Rav SR Hirsch, une ouverture prudente à la modernité

Emmanuel Bloch nous présente la figure complexe et paradoxale du Rav Samson Raphael Hirsch, père du courant moderne-orthodoxe, qui proposa une voie médiane mais non sans contradictions, entre anti-modernisme et esprit d’ouverture. Il est le père de ce courant appelé aujourd’hui néo-orthodoxie ou orthodoxie moderne.

Peu de périodes furent aussi éprouvantes pour les Juifs traditionnels d’Allemagne, aussi riches de promesses mais aussi grosses de menaces, que ne le furent la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème siècle. Certes, l’avènement de l’ère moderne offrit aux Juifs d’Europe occidentale des opportunités personnelles, professionnelles, culturelles et sociales, sans précédent historique ; et même si l’Émancipation des Juifs allemands ne fut réalisée qu’au terme d’un processus relativement complexe, après quelques valses hésitations et retours en arrière , il n’en demeure pas moins que l’Allemagne représentait, à la fin du XIXème siècle, le pays européen où les Juifs étaient les mieux intégrés à la société civile environnante.

Mais, du point de vue des cercles pratiquants, le prix à payer pour ce progrès fut tout spécialement exorbitant. Avec l’ouverture des murs du ghetto, la majeure partie de la population juive allemande abandonna le mode de vie traditionnel qu’elle avait tenu pour acquis tout au long du Moyen Âge. Une partie des défectionnaires opta pour la conversion au christianisme (perçue comme « le billet d’entrée vers la culture européenne », selon l’expression de Heinrich Heine) ; une autre, sans faire l’effort de rejoindre une nouvelle confession, préféra la voie de l’acculturation totale et abandonna de facto la pratique des commandements ; et finalement, un troisième courant opta pour la voie de la réforme religieuse, avec pour objectif affirmé de « mettre en conformité » le judaïsme avec les exigences culturelles de l’endroit et de l’époque (ce qui impliquait notamment, aux yeux des réformateurs les plus extrêmes comme Samuel Holdheim, l’abandon de la circoncision perçue comme un rituel barbare, le renoncement au Chabbat comme jour de repos et son remplacement par le dimanche, la permission des mariages mixtes, etc.).

C’est surtout entre orthodoxes et réformés que le conflit était particulièrement âpre ; les premiers remportèrent quelques victoires importantes, comme par exemple à Berlin, mais dans la majorité des cas ce furent les seconds qui gagnèrent la bataille pour le contrôle des communautés juives d’Allemagne – parfois en recourant à l’aide des pouvoirs politiques en place. De toute manière, d’un point de vue juridique et institutionnel, une communauté juive (Kehila) de l’Allemagne moderne ne ressemblait plus beaucoup à sa lointaine ancêtre médiévale. Presque tous ses pouvoirs de décision et de coercition, qui faisaient sa force aux temps passés, lui avaient été retirés au profit de l’État souverain (sauf quelques maigres compétences d’ordre exclusivement religieux). Et de graves menaces pesaient même sur l’éducation juive traditionnelle, le pouvoir politique n’hésitant pas à s’octroyer un droit de regard et d’ingérence sur les programmes d’étude appliqués par les écoles juives.

C’est dans ce climat de crise ouverte que naquit la néo-orthodoxie juive, dont le représentant le plus éminent fut sans conteste le rav Samson Raphael Hirsch (1808-1888). Né à Hambourg d’un père marchand, son éducation fut fortement marquée du sceau de l’un des rabbins orthodoxes les plus « ouverts » de son temps, le hakham (Sage) Isaac Bernays (1792-1849), l’un des premiers rabbins à avoir étudié dans une université occidentale. Bernays avait été envoyé à Hambourg précisément pour lutter contre les tendances émancipatrices et réformatrices à l’œuvre dans la communauté. On retrouve dans sa pensée les prémices des idées que Hirsch développa tout au long de sa propre carrière.

Hirsch poursuivit ensuite son éducation religieuse à Mannheim, auprès d’un autre rabbin orthodoxe « éclairé », Jacob Ettlinger (1798-1871), avant de passer une année d’études à l’Université de Bonn. Nommé rabbin, à vingt-deux ans seulement, dans la petite communauté de Oldenburg, il rédigea à cette époque deux œuvres qui le rendirent instantanément célèbre dans le monde juif de l’époque : les Dix-Neuf Épîtres sur le Judaïsme, et ‘Horev. Puis, après avoir occupé des fonctions rabbiniques dans différents endroits, Hirsch devint finalement le rabbin de la petite communauté orthodoxe Adath Yechouroun, à Francfort-sur-le-Main – poste qu’il devait occuper jusqu’à sa mort. Sous sa direction, la petite communauté francfortoise connut un développement démographique des plus impressionnants ; elle devint en outre, en 1876, la première communauté séparée d’Allemagne (Austrittsgemeinde), après que Hirsch eut réussi à obtenir, faisant suite à des années de lobbying intensif, le droit pour les orthodoxes de quitter les grandes communautés dominées par les Juifs réformés et de créer leurs propres institutions religieuses. Éducateur et polémiste de génie, Hirsch publia encore différents ouvrages en allemand, dont un commentaire monumental des cinq livres de la Tora, et un nombre important d’articles dans les journaux juifs locaux, tels que Jeschurun ou Der Israelit. C’est ce riche matériau intellectuel que nous allons maintenant ausculter, afin de déterminer les positions adoptées par Hirsch face à un certain nombre de défis, sociaux ou idéologiques, soulevés par l’avènement de la modernité.

Hirsch était un amoureux de la civilisation allemande, avec laquelle il s’identifiait complètement

Commençons notre tour d’horizon par l’un des éléments de la doctrine hirschienne qui a le plus attiré l’attention : sa vision positive des sciences profanes et de la culture de son temps. Hirsch était un amoureux de la civilisation allemande, avec laquelle il s’identifiait complètement. Il célébra ainsi, dans un discours resté fameux, le centenaire de la naissance du poète romantique allemand Friedrich von Schiller (1759-1805) . De plus, ses écrits reflètent souvent sa position selon laquelle les « sagesses extérieures » contribuent positivement à la civilisation humaine. Dans cette optique, la Vérité est une et indivisible, ce qui implique que Tora et Science se complètent harmonieusement, chacune donnant une voie d’accès à la divinité – la Science, via l’étude la Nature, c’est-à-dire l’œuvre de Dieu, et la Tora, via l’étude de Sa parole . Hirsch était au besoin même prêt à réinterpréter les enseignements de la Tora pour les mettre en accord avec les récentes découvertes scientifiques, comme par exemple pour la controversée théorie de l’évolution . Notons encore que dans l’école de Hirsch, les élèves partageaient leur temps entre l’étude des disciplines profanes et celle des matières sacrées . C’est même dans ce contexte éducatif qu’est né le fameux slogan « Torah im Derekh Eretz » , qui fut bientôt perçu comme caractérisant l’ensemble de la démarche hirschienne . Pour Hirsch, la combinaison de la Tora avec les acquis positifs de la culture occidentale moderne était une forme d’idéal religieux, et non pas une concession à contrecœur ou un mal nécessaire à son époque.

L’ouverture de Hirsch à la science n’était toutefois pas sans limites. En cas de contradiction frontale, insoluble, entre une idée religieuse et une découverte scientifique, Hirsch affirmait que la première l’emporte nécessairement sur la seconde, car la Tora procède d’une Sagesse transcendante et infinie, au contraire de la science, humaine et limitée . Par ailleurs, selon cette même logique, Hirsch insistait sur l’idée que les outils scientifiques sont inapplicables à la Tora elle-même, qu’il voyait comme ontologiquement anhistorique et transcendante. Hirsch s’opposait ainsi avec véhémence, voire avec fanatisme, à la « Science du Judaïsme » (Wissenschaft des Judentums), ce mouvement scientifique d’inspiration hégélienne qui étudiait la Tora dans une démarche rationaliste et historique .

Après les Arts et la Science, la Politique. Hirsch voyait l’Émancipation des Juifs d’Europe comme une avancée morale considérable de l’humanité entière, et comme une étape importante la rapprochant de la Rédemption ultime . Pour Hirsch, les valeurs exprimées par l’Émancipation étaient celles de la Tora : la justice, l’égalité et l’humanisme. Les notions de démocratie, de libertés individuelles, les droits de l’homme, etc., trouvent leur origine, selon Hirsch, dans la Tora, et plus précisément dans le récit de la sortie d’Égypte.

En somme, l’Émancipation offrait des possibilités inédites pour réaliser la mission historique du Judaïsme ; dans le même temps, elle faisait toutefois peser de nouvelles menaces sur le mode de vie traditionnel des juifs religieux. Il incombait donc de préserver jalousement le mode de vie particulariste et de refuser la voie prônée par la Réforme, laquelle avait opté, selon Hirsch, pour une vie de confort matériel aux dépens de la vocation spirituelle du Judaïsme.

Où Hirsch rêvait-il de vivre, à Francfort ou à Jérusalem ?

Tout orthodoxe qu’il était, Hirsch se sentait très allemand. Il était profondément, sincèrement attaché à sa patrie. À l’extérieur, il préconisait même l’abandon des signes d’observance religieuse (barbe, kippa,…) , surtout dans la mesure où ces derniers étaient source de résistances à la pleine intégration du Juif dans la société allemande environnante. Ce patriotisme engagé laissait-il encore une place aux rêves millénaires du Rassemblement des Exilés en Terre d’Israël et de la Venue du Messie ? En d’autres termes, où Hirsch rêvait-il de vivre, à Francfort ou à Jérusalem ? Nous touchons ici à l’un des points les plus sensibles de la doctrine hirschienne, prise ici en tenaille entre plusieurs aspirations contradictoires : deux facteurs plaidaient en faveur d’une vision traditionnelle de l’idéal du Retour à Sion (l’approche fondamentaliste des textes par Hirsch, ainsi que sa volonté de se démarquer des doctrines du Judaïsme réformé), et deux autres en sens contraire (le patriotisme pro-allemand de Hirsch, ainsi que sa volonté de démontrer que le message éternel de la Tora est applicable en toutes circonstances, y compris celles de l’Allemagne du XIXème siècle).

La solution adoptée par Hirsch revint à scinder la problématique en deux : pendant l’Histoire, et après l’Histoire. Selon cette approche, dans un univers pré-messianique, la Terre d’Israël n’a qu’une importance restreinte ; elle est tout au plus un symbole, une idée abstraite qui ne saurait servir de substrat au moindre programme politique. Et c’est au contraire l’Exil, et son importance dans la réalisation du dessein divin, que Hirsch idéalisait. Mais l’avènement futur des temps messianiques et le Retour à Sion demeuraient pour Hirsch des événements éminemment concrets, et non des allégories comme pour les Réformés ; simplement, il repoussait leur venue à un futur lointain et indéterminé, et les subordonnait à une décision unilatérale de la Divinité, le rôle de l’homme se bornant dès lors à une attente passive mais confiante . Peu étonnant, dès lors, qu’un précurseur du sionisme tel que le rav Tsvi Hirsch Kalischer (1795-1874) ait eu la plus grande méfiance envers Hirsch…

Passons maintenant à la vision hirschienne de la Tora et des commandements. C’est ici que Hirsch se fit le plus antimoderne. Il acceptait ainsi, comme une question de principe, l’autorité absolue des grands codes de lois juifs (Choulhan Aroukh, …) et voulait maintenir l’ensemble des coutumes pratiquées par les communautés juives allemandes antérieurement à la Réforme (fin du XVIIIème siècle). Il affirmait aussi la validité de principe des mesures prises par les orthodoxes en réaction aux velléités innovatrices des Réformés (interdiction de l’utilisation de l’orgue dans les synagogues,…). Et surtout, il défendait l’idée d’une Tora divine, éternelle et à tout jamais inchangeable, dont les Sages talmudiques (et leurs successeurs orthodoxes) étaient les seuls interprètes légitimes.

Pourtant, même ici, Hirsch se montra prêt à faire des concessions à la modernité, bien que dans une mesure moindre que dans d’autres domaines. Ainsi, il prêchait dans la langue du pays, en allemand, et non dans une langue juive comme le yiddish. Il affirmait aussi que la Aggada, c’est-à-dire la partie non légale du Talmud, ne trouvait pas son origine dans la Révélation divine comme le reste de la Tora, mais était une création des Sages talmudiques. C’est peu, mais significatif.

Radicalisme : Hirsch œuvra beaucoup pour l’éducation des femmes juives. Conservatisme : Hirsch n’était pas prêt à considérer le moindre changement purement halakhique.

Concluons par quelques réflexions sur la position de Hirsch quant à la place de la femme dans la religion. Ici aussi la crise demandait une réponse urgente : les femmes religieuses étaient confrontées à des tentations assimilationnistes, certes différentes mais non moins réelles que celles des hommes, avec pour toile de fond la frustration d’être interdites de tout accès au savoir et au pouvoir communautaire, à une époque où la situation de la femme, dans la société environnante ainsi que dans les communautés réformées, avait tendance à s’améliorer nettement.

La réponse de Hirsch fut, ici aussi, un subtil mélange de radicalisme et de conservatisme. Radicalisme : Hirsch œuvra beaucoup pour l’éducation des femmes juives, et fixa que le programme d’étude des filles scolarisées dans son école comprendrait notamment l’apprentissage de la religion et de la langue hébraïque. Sarah Schenirer (1883-1935), une pionnière de l’éducation juive pour les femmes, et fondatrice du premier « Beth Yaakov » (école pour jeunes filles orthodoxes) en 1917, fut d’ailleurs profondément influencée sur ce point par des idées hirschiennes. En outre, Hirsch encouragea les femmes à prendre un rôle plus actif dans la vie communautaire. Conservatisme : Hirsch n’était pas prêt à considérer le moindre changement purement halakhique. La femme juive conservait, dans sa doctrine, les mêmes limitations qu’auparavant dans sa pratique des mitzvot, le même statut en apparence subordonné à son mari, etc.

Afin de résoudre cette tension, Hirsch développa une théorie révolutionnaire, et qui allait être appelée à un brillant avenir au sein de l’apologétique orthodoxe juive : celle de la supériorité spirituelle de la femme sur l’homme. En d’autres termes, si la femme n’est pas astreinte aux mêmes commandements, c’est que sa nature spirituelle plus raffinée rend la chose inutile – la femme est naturellement plus proche de Dieu, et elle a moins besoin de « travailler » pour actualiser son potentiel religieux . Hirsch ne niait donc pas l’inégalité entre hommes et femmes dans les sources juives, mais il cherchait à la sublimer et à la réinterpréter comme l’expression, peu évidente a priori, d’une infériorité de l’homme par rapport à la femme. En définitive, la vision religieuse du Rav Hirsch, penseur et dirigeant néo-orthodoxe, était pleine de nuances. Penchant parfois vers la modernité, parfois vers la tradition, elle est devenue pour la postérité un exemple remarquable de créativité juive à l’époque contemporaine.

Emmanuel Bloch, spécialiste en philosophie juive. Il donne de nombreuses conférences sur le site Akadem. Il vit à New York.

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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