Une terre rêvée

« Ce n’est pas l’endroit qui doit honorer l’homme, mais l’homme qui doit honorer sa place. » Talmud, Ta’anit

« Eretz Israël », le théologico-politique pur et parfait. « Eretz Israël », terre d’Israël, est l’expression qui résume le mieux l’approche territoriale dans le judaïsme. Terre et pays. Territoire et État. Un concept théologico-politique à nul autre pareil dont on ne s’étonnera pas qu’il ait inspiré Spinoza. La Tora ne constitue en rien un acte de propriété, hier comme aujourd’hui. Cependant un large détour par la tradition est indispensable pour comprendre ce qu’est Israël, ce qu’il a été et ce qu’il peut devenir. C’est l’objet du dossier que nous présentons dans les pages qui suivent : interroger le lien intemporel entre les fils de Jacob et Eretz Israël.

Une terre dans notre imaginaire mais pas une terre imaginaire. Notre terre n’a jamais disparu de notre mémoire. Elle est omniprésente dans notre conscience, en exil ou en diaspora. Dans notre cœur et dans notre âme, c’est le point focal de nos prières. Elle est demeurée dans notre imaginaire sans être une terre imaginaire. Notre terre n’a pas été inventée.

HaMakom, Lieu et Dieu. Les Juifs ne sont pas seulement des bâtisseurs de temps. L’exil les a poussés à délaisser la géographie comme un élève fait l’impasse sur une matière. Car à l’origine était le Lieu. Jacob « heurta » un lieu vide (Makom). Puis il rêva. Conscient d’avoir rencontré Dieu, il lui consacra un monument, Bethel, la maison de Dieu. Makom, le lieu, est aussi un des noms de Dieu. HaMakom est l’Espace consacré à Dieu. Là où Lieu et Dieu se confondent. HaMakom représente la sacralisation de l’Espace dans le judaïsme. « Il n’y a pas une chose qui n’ait pas sa place » dit le Traité des Pères (Chap. 4). Et le Maharal de Prague interprète : « C’est pourquoi « endroit » se dit Makom, car il fait exister (mekayem) la chose qui s’y tient ». (Netsah Israel).

Terre et pays.

Territoire et État.

Un concept

théologico-politique

à nul autre pareil.

D’Abraham à Balfour, la prise de possession de la terre prête à sourire. Abraham s’approprie la terre promise en s’y promenant. Jacob en y rêvant. Les patriarches resteront des étrangers sur leur terre promise. Être étranger est une façon typique d’être Juif même chez soi. Abraham, Isaac et Jacob tenteront d’acquérir symboliquement la terre en la foulant aux pieds. Leurs pérégrinations vaudront acquisition, dit le Talmud. Approche plus poétique que juridique. Trois millénaires plus tard, la déclaration Balfour qui conduira à la renaissance d’Israël « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », terme inconnu dans le droit international. Arthur Koestler dira : « C’est un document par lequel une première nation promettait solennellement à une deuxième nation le pays d’une troisième. »

Terre promise. Terre prêtée. Terre permise. La conception de l’État-nation moderne que tente de reproduire l’Israël né du sionisme, repose sur le triptyque « territoire, peuple, État ». Entre le peuple d’Israël et sa terre, il y a la Loi (la Tora). Dans le cas des bené Israël (littéralement : enfants d’Israël), le peuple installé « habite » comme un locataire plus qu’il ne prend racine comme un propriétaire. La terre est « conditionnée » au respect de la Loi.

Les frontières comptent moins que l’esprit de la Loi. Dans l’Israël d’aujourd’hui, on trouve des extrémistes de la géographie. Des obsédés de la frontière, qui au nom de la religion, au nom d’une lecture littérale de la Bible, perdent le sens profond de la Loi. Le judaïsme ne sacralise pas la terre. Même si elle fascine par son poids d’histoire ou d’émotion, la terre ne saurait être idolâtrée. C’est la métaphysique de la géographie qui prime.

Israël n’est pas seulement

Un rêve destiné à devenir réalité.

Mais surtout une réalité destinée à devenir rêve.

Du rêve à la réalité. La terre d’Israël, ce n’est pas un hasard, apparaît dans le plus célèbre des rêves de la Bible. « Il (Jacob) eut un songe que voici : une échelle était dressée sur la terre, son sommet atteignait le ciel et des messagers divins montaient et descendaient le long de cette échelle. Puis, l’Éternel apparaissait au sommet et disait : « Je suis l’Éternel, le Dieu d’Abraham ton père et d’Isaac ; cette terre sur laquelle tu reposes, je te la donne à toi et à ta postérité. » (Gen 28,12-15). Rêver la Terre n’est pas seulement la désirer, c’est l’idéaliser. La Terre d’Israël est porteuse d’un idéal de morale, d’éthique et de justice. Elle ne peut se réduire à un bien matériel ou à une forme étatique, aussi moderne, technologique et démocratique soit-elle. Car l’échelle demeure éternellement posée entre Israël et le Ciel. Israël flotte entre Terre et Ciel.

De la réalité au rêve. L’Israël de la Tora et celui d’aujourd’hui ne sont pas seulement des rêves destinés à se réaliser. Israël est au contraire une réalité destinée à devenir rêve. Il ne peut se laisser aveugler par certains de ses fanatiques, ni perdre de vue son idéal prophétique, qui est d’abord un idéal de justice, comme le rappelle le prophète Isaïe : « Le ciel est mon trône et la terre mon marchepied : quelle est la maison que vous pourriez me bâtir, le lieu qui me servirait de résidence ? Tout cela, ma main l’a créé ! Tout cela est né d’une parole de l’Éternel ! Voici pourtant ce que j’aime à embrasser de mes regards : les humbles, ceux qui ont le cœur contrit, ceux qui tremblent à ma parole. » (Is 66,1-2). La terre d’Israël est une montagne à gravir, pétrie d’un idéal d’universalisme : « Et les fils de l’étranger, […] je les amènerai sur ma sainte montagne […] car ma maison sera dénommée Maison de prières pour toutes les nations. Parole du Seigneur, de l’Éternel, qui rassemble les dispersés d’Israël. » (Is 56,6-8).

Faire de la réalité un rêve alors que le rêve du retour à la terre promise a déjà été réalisé, c’est inverser la proposition. C’est faire comme les anges du rêve de Jacob. Prendre l’échelle à l’envers. Monter puis descendre. Comme l’écrit Levinas, « Israël reste à faire ». Et restera toujours à faire. C’est toute sa grâce et toute sa gloire.

Philippe CHRIQUI

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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