L’étude, l’autre révélation

Par Philippe CHRIQUI

« On n’étudie pas sans innover. » (Talmud, Traité Haguiga 3a).

«Naassé ve-Nichma». « Nous ferons et nous écouterons ». C’est par ces mots que les Hébreux rassemblés au pied du mont Sinaï, accueillent la Loi révélée. Ce qui signifie « nous appliquerons [les commandements] et nous étudierons [la Tora] ». Le peuple s’engage à accepter la Loi quelle que soit sa difficulté et à étudier les textes assidûment.

L’ordonnancement de cette déclaration pose question. Il est à l’origine d’un vaste débat et d’une confusion sur la place respective de l’étude et de la pratique. La lecture littérale – « faire puis comprendre » – suggère un engagement aveugle à pratiquer avant de prendre connaissance du contenu. Sans prendre la peine « d’entendre » la Tora au sens de l’entendement. Cette vision orthopraxe ne tient pas la route une seconde. Elle est contraire à « l’esprit » du judaïsme où l’étude – y compris critique – est la valeur suprême. Au-delà de la « lettre », ce sont les sens des textes qu’il convient de faire jaillir.

Une des spécificités du judaïsme est de conjuguer l’étude à l’impératif. D’en faire une injonction. Un commandement religieux. De l’élever au rang de valeur la plus haute.  Pour Rabbi Akiba, c’est la mitzva qui contient toutes les autres. Et si l’étude est prééminente, c’est qu’elle mène à la pratique. Étude et pratique sont entremêlées au point que l’étude est elle-même une pratique. Inversement, pour les Sages, l’étude sans la pratique demeure une démarche incomplète.

Une véritable culture du judaïsme. L’objet de l’étude est la Tora. Sa pratique réside dans le Talmud. Talmud qui signifie étude. Un véritable patrimoine fait l’objet de nos études : Tora écrite. Tora orale (Talmud) constituée de la Michna et de la Guemara. Midrach et Zohar. Commentaires de Rachi et grands textes de Maïmonide. Décisionnaires de la Halakha. Commentateurs médiévaux. Tradition hassidique… Le corpus juif est immense. En France, l’École juive de Paris (Gordin, Manitou, Chouraqui, Neher, Levinas…) a renouvelé l’étude juive. A permis sa diffusion. A enseigné ses méthodes et donné accès aux textes. Auparavant en Allemagne, les Lumières juives nées au XIXème siècle avaient déjà suscité un nouvel intérêt pour l’étude. Cette littérature de haute valeur, accompagnée du mode d’emploi de l’herméneutique, forme la culture du judaïsme, qui nous incite à cultiver notre jardin, notre Pardès.

La force de la transmission. Face à l’immensité de ce corpus, auquel chaque génération a ajouté son génie propre et ses commentaires à ceux des générations précédentes, nous pourrions être pris de vertige. Entre le devoir de transmission et le poids de la tradition, cette amoncellement de textes aurait de quoi nous décourager. Il n’en est rien. Face l’immensité du savoir, Socrate déclare : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien (…) ». Rabbi Nahman de Braslav lui répond : « Je ne sais rien. Je transmets ce rien. »

L’étude est un contre-point au dogmatisme. La garantie du rejet de tout dogme. La pluralité des sens qui en émane va à l’encontre de toute approche univoque. Il ne se dégage pas une vérité unique du texte, fût-il sacré, mais des vérités multiples. L’étude est un contre-pouvoir à l’absolutisme du religieux. Elle est une digue contre le littéralisme. Un rempart contre le fanatisme. Elle introduit la raison dans l’espace du religieux sans en exclure le spirituel. Sans rejeter le mystère ou la mistique. Le Talmud avec ses raisonnements complexes et logiques, et ses débats contradictoires, est exemplaire de cette possibilité d’opposer à la violence sacrée, la force de la raison.

L’interprétation n’est pas une répétition, mais une re-création. Le « rien » dont parle Rabbi Nahman de Braslav n’est pas un vide mais un plein. Un jaillissement. Un éclat. À chaque époque, chaque individu est invité à faire du neuf avec du vieux. La liberté de chacun face aux textes est essentielle. Non pour nier la tradition ou la moderniser, mais pour en renouveler les enseignements. Le Talmud insiste : « Même si ses ancêtres lui ont laissé un livre de la Tora, dit Rabah, un homme a le devoir d’en écrire un exemplaire lui-même, car il est dit : « et maintenant écrivez pour vous ce cantique (Deut.31,19) . » (Sanhédrin, 21b). Nous devons réécrire la Tora afin qu’elle survive à travers les âges. Pas seulement la recopier. La réinventer. La régénérer pour empêcher qu’elle ne se nécrose.

Une révélation en sursis. La lecture des textes, leur mise en relation, l’apposition des versets, la polysémie des mots, la symbolique des lettres nous offrent la possibilité de chercher indéfiniment. Nous découvrons ce que nous ne cherchions pas et nous ne trouvons pas ce vers quoi nous tendions. Nous égarer dans ce dédale est une démarche de liberté et d’ouverture. Nous avançons obstinément dans l’étude pour que la Tora se révèle de nouveau à nous. L’étude est cette autre voie de la révélation. Une révélation du texte. De Dieu. Un dévoilement (guilouï) de l’autre et de soi-même.

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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