Pourquoi étudier ?

Yeshaya Dalsace, rabbin Massorti de la communauté parisienne Dor Vador. Auteur de nombreux articles. Intervient régulièrement sur Akadem, France Culture, RCJ, RJL. Créateur et rédacteur du site www.massorti.com

 

Spécifique à plusieurs égards, l’étude talmudique privilégie la réflexion à l’acquisition de connaissances, et n’aboutit que rarement à des conclusions définitives. Elle est à la fois effort sur soi et accomplissement de soi, parcours intérieur et, dans sa version ésotérique, chemin vers Dieu. Avec force et clarté, Yeshaya Dalsace nous présente l’étude juive d’aujourd’hui dans toute sa diversité. À chacun d’y trouver sa raison d’étudier le Talmud !

 

« C’est un arbre de vie pour ceux qui la maintiennent. » (Prov 3,18) « L’étude de la Tora pèse contre tout le reste. » (Michna Péa 1,1).

De tout temps le judaïsme a mis l’étude en avant, et un Juif qui se respecte se doit de fréquenter un cercle d’étude juive (chose différente de la lecture solitaire). Commandement suprême et le plus subtil de tous, l’étude juive n’est pas pour autant un paradigme évident, et ses buts ne se laissent pas définir si facilement. Nous chercherons à comprendre pourquoi il est si important d’étudier la Tora. Par Tora, on entend bien entendu le texte biblique, notamment le Pentateuque, mais aussi et même surtout le Talmud, qui a toujours été au centre de l’étude juive. Dans tous les cas, le propre de l’étude juive est de se pencher sur des textes difficiles, de les analyser dans les détails en s’intéressant à diverses dimensions et en recourant pour ce faire à la vaste littérature des commentaires juifs traditionnels. L’étude juive devient une sorte de voyage initiatique dans un labyrinthe textuel, symbole de vie, de savoir, de perplexité et d’infini du sens.

L’étude juive devient une sorte de voyage initiatique dans un labyrinthe textuel, symbole de vie, de savoir, de perplexité et d’infini du sens.

L’étude comme effort sur soi

Le sens commun voudrait qu’étudier soit acquérir de la connaissance. Mais dans l’étude juive, de quelle connaissance s’agit-il ? S’il est question exclusivement de connaître la loi pour des raisons pratiques, c’est-à-dire savoir comment un Juif doit se conduire dans telle ou telle circonstance, alors autant étudier les codes et les décisionnaires [1], autrement plus abordables que le Talmud. Or l’étude ne saurait se contenter de conclusions, mais implique le raisonnement, et donc de se confronter aux difficultés et aux méandres de la casuistique talmudique. On a alors toutes les chances de se perdre plutôt que de trouver une réponse définitive[2]. Il est clair que ce n’est pas vraiment la conclusion qui intéresse, ce n’est pas le côté pratique des choses, mais bien le chemin, le raisonnement et la réflexion et, à la rigueur, peu importe la conclusion pratique. Cette étude est tellement exigeante qu’il faudrait même « s’y éreinter », voire « s’y tuer ! » (TB Berakhot 63b) – paradoxe où la « Tora de vie » exigerait la mort de l’étudiant !

La littérature rabbinique n’est d’ailleurs pas avare en récits d’étudiants prêts à tout afin d’étudier. Hillel est presque mort de froid pour écouter un cours par la cheminée de la maison d’étude (TB Yoma 35b). Rabbi Akiva abandonne sa femme dans la misère la plus noire et renonce lui-même à toute vie conjugale durant quatorze ans (TB Ketouvot 62). Rabbi Chimon bar Yohaï séjourne nu durant des années dans une grotte, nourri par des oiseaux, afin d’acquérir le savoir ésotérique (TB Chabbat 33b). Rava s’automutile jusqu’au sang sous l’effort de la concentration (TB Chabbat 88a)…

L’étude constitue donc bien un processus très exigeant et parfois pénible, hautement nécessaire pour justifier de tels sacrifices, mais qui n’a pas pour objet la connaissance de la loi elle-même dans le but de savoir comment agir. D’ailleurs dans l’immense majorité des cas, Michna et Talmud traitent de questions théoriques, sans rapport avec l‘existence concrète de l’homme, elles sont même souvent irréalistes. On discute pourtant dans les catégories de la loi, du permis et de l’interdit, du conforme à

la règle ou non, on explore les limites de cette loi si complexe et si vaste qu’elle nous entraîne sur des terrains bien éloignés de notre réalité tout en y faisant régulièrement écho. La Tora est donc une loi qui, contrairement aux autres, ne se limite pas à la gestion de la vie collective ou de rites pratiques. C’est une loi pour la Loi !

Plus encore, la discussion talmudique n’aboutit pas forcément, et ce n’est que de temps en temps qu’il sera clairement énoncé que « la loi suit l’opinion d’untel »… Le plus souvent, la discussion reste ouverte et aucune opinion ne semble l’emporter. Les rabbins plus tardifs (les Richonim médiévaux) ont établi des principes comme « la loi suit l’opinion des derniers », mais c’est là un phénomène post-talmudique. Sur le plan pratique, ce flou n’est pas bien commode et c’est pourquoi l’on s’est mis à établir des listes de règles à suivre. Maïmonide (XIIème s.), en particulier, a voulu offrir au public, sous la forme d’un texte clair, ce qu’il estimait être les conclusions de la loi, et c’est ainsi qu’il écrivit le Michné Tora. Dans son introduction, il conseille à celui qui veut connaître la loi de lire son ouvrage et de délaisser le reste, c’est-à-dire le Talmud. Mais Maïmonide traite sur le même plan les lois pratiques et les lois théoriques ou dépassées. L’étape suivante fut donc de ne traiter que des seules lois pratiques, ce que fit Yossef Caro (XVIème s.) dans son célèbre ouvrage, le Choulkhan Aroukh. Pas de discussion, pas de réflexion, mais uniquement des réponses accessibles et pratiques. Certes, ces codes sont d’une grande utilité pratique, même s’ils restent parfois discutables y compris sur ce plan-là, mais ils tendent à mettre à bas le principe original de l’étude. Fort heureusement, l’entreprise a échoué et jamais l’étude du Talmud n’a cessé. La loi facilement accessible des codes n’a d’intérêt que pratique, mais elle n’est pas la Tora qui, elle, reste ouverte et nous ramène à l’effort.

L’étude de la Tora n’est donc pas forcément « utile », mais on ne peut y échapper puisque, dans la balance, elle pèse plus que tous les autres commandements. Elle est, de ce point de vue, avant tout un effort personnel, une manière de se dépasser, une introspection intellectuelle, une discipline. On ne saurait s’y dérober, mais en même temps, elle ne saurait être une obligation pénible (TB Menahot 99b). Effort donc, mais toujours un effort positif et jamais une corvée.

 

L’étude, chemin de piété 

« L’étude conduit à la pratique et la renforce. » (TB Kiddouchin 40b). Vraiment ? Ce n’est pas certain, et bien des gens sont prêts à se consacrer à une étude régulière sans pour autant être des pratiquants zélés. Il existe même de nos jours des cercles d’étude talmudique absolument non pratiquants. L’intellectuel n’est pas toujours prompt à l’action, le mystique n’est pas forcément un scrupuleux des rites… Nos sages en avaient bien conscience et mettaient en garde : « Celui qui ne s’intéresse qu’à l’étude de la Tora n’atteint pas la Tora. » (TB Yebamot 109b).  Ou encore : « Malheur à ceux qui étudient la Tora et qui n’ont pas la crainte de Dieu ! » (TB Yoma 72b).

À l’inverse, on peut être pieux dans sa pratique sans pour autant étudier. Mais, là encore, nos sages voient ce déséquilibre d’un mauvais œil et affirment même que « l’ignorant ne saurait être pieux. » (Michna Avot 2.5).

Nos sages voyaient donc également dans l’étude un chemin vers une pratique et une amélioration de soi. Pour eux, la sphère intellectuelle ne saurait suffire, elle doit déboucher sur quelque chose de concret. Mais ils savaient que leur œuvre n’aboutissait que rarement à des règles applicables, comme nous l’avons vu plus haut. Mais ils pensaient que c’était un chemin de l’homme, un parcours initiatique susceptible de transformer chacun. Je dirais même que l’exercice de l’étude juive serait une sorte de yoga cérébral, une discipline qui vous pénètre peu à peu sur le long terme. En ce sens l’étude, même purement théorique, nous pénètre et nous transforme, à condition de s’y adonner avec régularité.

Je ne sais si l’étude renforce nécessairement la pratique des mitzvot, mais au moins elle nous y fait réfléchir et nous confronte à un monde où les idées de révélation, de sens, de devoir sont omniprésentes. L’étude est une sorte de miroir tendu à l’homme et exige de lui une honnêteté qu’on peut qualifier de salutaire car on ne peut sérieusement étudier la Tora en restant à la surface des choses.

Les chemins vers Dieu sont très divers, mais pour le judaïsme, l’étude reste assurément le parcours mystique privilégié. Dieu serait alors un faiseur de texte, un écrivain de génie qui offre aux hommes la possibilité d’entrer par la complexité du langage, des idées et de l’inconscient du texte, dans des dimensions sans doute inaccessibles autrement. De tous temps les Juifs ont vu dans l’étude le lieu de la rencontre. Le livre est un buisson ardent qui ne se consume pas. Dieu se cache jusque dans le blanc du texte d’où il faut le dénicher. C’est la figure de Moïse qui ne quittait l’étude ni le jour, ni la nuit. C’est la délectation de la Tora exprimée dans de si nombreux psaumes : objet d’étude (Ps 1.2), expression de l’Alliance (Ps 78,10), source de fraîcheur et de vie (Ps 1,3), splendeur des yeux (Ps 94,12), trésor à garder (Ps 119.34), source d’inquiétude (Ps 119,136), de vérité (Ps 119,142) d’amusement (Ps 119,77), objet d’amour obsessionnel (Ps 119,97) jusqu’à la manger (Ps 40,9), source de paix (Ps 119,174), ressourcement de l’âme (Ps 19,8)… Ce sont bien entendu les cercles pharisiens du deuxième Temple, puis les cercles rabbiniques à l’époque talmudique. Ce sont les innombrables écoles talmudiques médiévales de France, d’Allemagne et d’Espagne. Ce sont les cercles cabalistiques de Safed. Ce sont les grandes yechivot d’Europe de l’Est.  Même le hassidisme, critique à l’égard des élites rabbiniques de son temps et tenté par une vie somme toute peu intellectuelle de contemplation et de prière, se remit bien vite à l’étude et y trouva même une forme de devékout (union mystique), qui produisit une série d’ouvrages remarquables et de grande érudition. L’enjeu était considéré tellement fondamental que certaines communautés juives rendaient la participation à un cercle d’étude obligatoire, sous peine d’amende !

Dans cette perspective, non seulement l’étude sert à affiner ses actes de piété, mais surtout, elle est en elle-même dévotion. Si en parlant d’autres traditions religieuses on pense prière, méditation ou contemplation, dans le judaïsme on pense étude, c’est là la voie royale de la piété juive.

L’exercice de l’étude juive serait une sorte de yoga cérébral, une discipline qui vous pénètre peu à peu sur le long terme.

Accomplissement de soi

Selon la Michna (Avot 6,5-6), l’étude de la Tora rend supérieur à la prêtrise ou même à la royauté (deux prérogatives offertes par la naissance), mais n’exige pas moins de quarante-huit qualités dont l’assiduité, l’intelligence de cœur, la modestie, la joie, l’érudition, la sobriété, la patience, la confiance, la reconnaissance, l’audace… Toutes ces qualités se travaillent, mais se trouvent rarement réunies chez le même individu. Par le cheminement dans l’étude, on doit donc avant tout travailler ses « middot », ses qualités profondes. On pourrait associer cela à la piété, mais il s’agit d’autre chose, d’une forme de travail sur soi qui appartiendrait davantage à l’ordre du psychologique que du religieux. Il n’est d’ailleurs nullement besoin d’être croyant ou pratiquant pour se livrer à cet aspect de l’étude juive.

L’étude implique l’étudiant qui doit s’engager au maximum, raisonner et lutter pour faire entendre son opinion, comme le rappelle la Michna : « Le timide n’apprend pas » (Avot 2,5). Les étudiants sont même comparés dans certains textes à des lutteurs, et la Tora à une bataille ! Dans l’étude, il ne s’agit donc pas que de soi, mais aussi d’une confrontation à l’autre, à la contradiction, à la concurrence, au partage et à la fraternité. Il s’agit donc bien d’une éthique. Sans contradiction dans la fraternité, la vie perdrait même son goût ! C’est ce que ressentit après la disparition de son irremplaçable compagnon d’étude Reish Lakish, Rabbi Yohanan, qui en devint fou et mourut… Chacun aiguisant les qualités de l’autre, la vie sans l’autre perdait de sa raison d’être (TB BM 84a). Le but de cette confrontation éthique est d’ouvrir son intelligence et de créer « différentes pièces dans son cœur pour chacune des opinions » (Tossefta Soukot 7,12).

La Tora et le système des mitzvot ne laissent aucun aspect de l’homme de côté, chaque facette de la Tora correspond à une facette de l’être humain. Certains cabalistes dont Ibn Gabbay (XVIème s.) pensent même que la Tora est comme un corps humain. L’étudier et la pratiquer consiste donc à s’étudier et se réaliser soi-même.

Reish Lakish affirme que celui qui oublie un seul point de son étude fait une transgression sur la base du verset (Deut 4,9) : « Garde bien ton âme d’oublier… » et Rabbi Yohanan renchérit en affirmant que celui qui garde sa Tora garde son âme… (TB Menahot 99b). Il est donc bien clair que pour cette approche, l’étude de la Tora est aussi une étude de soi et une réalisation de l’âme.

Aussi ne s’agit-il toujours pas de l’acquisition d’un savoir ou de l’apprentissage de rites religieux, mais bien d’un parcours intérieur et d’un accomplissement de soi comparables à l’éclosion d’une fleur. Sans étude, la fleur reste en bouton et n’éclora peut-être jamais, alors que l’étude fera de l’individu une fleur épanouie et splendide. Pratiquée pendant des générations, étudier crée un réflexe et même peut-être une seconde nature plus propice à l’introspection intellectuelle, qui ne serait pas sans lien avec le taux élevé de réussite de nombreux Juifs. Un Juif ne naît jamais loin d’un livre… On a même fait ce jeu de mots : les lettres hébraïques du nom Israël sont l’acronyme de la formule « il y a 600.000 lettres à la Tora »[3], soit le nombre emblématique des Juifs, de sorte que chacun possède sa lettre propre… Ainsi le peuple juif est-il Tora et la Tora représente-t-elle le peuple juif. L’étude devient alors le liant indispensable pour qu’un Juif soit cette partie de la Tora.

Il y a donc bien une forme de parcours initiatique dans l’étude, qui peut être plus ou moins réussi, plus ou moins efficace, mais qui ne peut vous laisser en l’état préalable. L’étude nous transforme et transforme la société. Sans cette étude, poussée si loin durant tant de siècles, jamais le peuple juif ne serait devenu ce qu’il est aujourd’hui ; et la question qu’il doit se poser est celle de l’usage qu’il fait dorénavant de son héritage et comment il parvient à le faire perdurer dans le contexte actuel.

L’étude désintéressée

Nous avons vu que si l’étude requiert de grands efforts, elle apporte incontestablement quelque chose à celui qui s’y consacre, mais là encore les rabbins nous mettent en garde et demandent une fois de plus un niveau supérieur : le complet désintéressement. Il faudrait étudier la Tora pour elle-même « lichma », sans aucune arrière-pensée, ni instrumentalisation à quelque fin que ce soit, ce qui représente une exigence ultime et bien difficile à tenir.

C’est un peu comme l’amour véritable et pur, on aime au-delà de la raison et au-delà du désir, on aime et rien ne devrait faire taire un tel amour « car puissant comme la mort est l’amour » (Cant 8,6). Le Talmud (Berakhot 57a) fait un jeu de mots : « « Moché nous a ordonné une Tora, héritage de la communauté de Yaakov. » (Deut 33,4). Ne lis pas « héritage » (MoRaSha), mais « fiancée » (MeOuRaSsa)… » Pour ce texte talmudique, la Tora est notre bien-aimée, notre fiancée… Mais qui dans sa vie parvient à un tel niveau d’amour ?

Rabbi Meïr (Michna Avot 6,1) affirme de façon paradoxale que « celui qui étudie pour l’art de l’étude « lichma« , c’est-à-dire pour elle-même sans rien en attendre en retour, est grandement récompensé, mais que surtout le monde entier ne mériterait d’exister que pour lui. II est le prochain, l’aimé de Dieu comme des créatures, source de joie… Dieu le fait accéder à toutes sortes de qualités morales : modestie, crainte, justice, droiture, intelligence et courage… Au bout du compte, il obtiendra pouvoir et sagesse et découvrira les secrets du monde… » Bref, il est assuré de devenir le Juif accompli, mais à la condition de d’étudier en toute gratuité, pour l’étude elle-même : lichma.

L’étude désintéressée évite tout présupposé et nous permet une totale ouverture d’esprit. « Il faut faire de soi-même un désert ouvert à toute possibilité, sans préjugés, alors la Tora peut être reçue comme un cadeau. » (TB Nedarim 55a). L’étude ne cesse jamais et n’aboutit jamais, on ne la pratique pas pour demain, mais dans l’instant et comme si l’on n’avait plus rien à attendre : « Il faut étudier le jour même de sa mort, ou peut-être comme si on allait mourir le jour même en étudiant. » (TB Chabbat 83b) et le maître des maîtres, Moïse, meurt en étudiant ou, plus exactement, durant le bref instant où il s’est laissé distraire de son étude, car tant qu’il étudiait il était immortel…

Et si une étude vraiment désintéressée, lichma, semble à certains inaccessible, qu’ils essaient tout de même car « l’étude commencée par intérêt finira par se faire pour elle-même. » (TB Pessahim 50b). De sorte que, à l’égard de l’étude, il n’y a aucune excuse ; tout comme pour l’amour, il faut se livrer à elle. Il ne faudrait donc rien attendre de l’étude et l’essentiel est d’entamer ce processus qui, de lui-même, nourrira l’amour de l’étude, pour l’étude…

L’étude ne cesse jamais et n’aboutit jamais, on ne la pratique pas pour demain, mais dans l’instant.

L’étude ésotérique

Pour la cabale, étudier la Tora, c’est étudier l’univers et ses causes, car la Tora, considérée dans son sens ésotérique, dans sa symbolique profonde, recèle les grands secrets de tout ce qui existe. En effet, elle serait à l’origine même du monde car elle aurait servi de mode d’emploi à Dieu au moment de la Création, et même de conseil (Genèse Rabba 1,1 ; Pirké de rabbi Eliézer 3 et Zohar 134). Entrer dans la Tora, c’est entrer au-delà du temps dans ce qui structure toute réalité, c’est communier avec l’énergie même du monde. Il va de soi que cela ne saurait être entendu avec le texte pris dans son sens simple et on voit mal Dieu consulter un livre de récits et de lois pour les humains afin de créer le monde. En fait, la Tora terrestre dans sa gangue de langage humain n’est pas cette Tora divine, mais le reflet, la traduction de celle-ci. C’est pourquoi le verset le plus important est celui en apparence banal et si souvent répété : « YHWH parla vers Moché pour faire dire. » Pour atteindre le reflet de la Tora céleste, il faut souffler sur les braises noires du texte de la Tora terrestre, aller vers l’incandescence du blanc du texte. Le récit perd de son importance et les lois également. Les contingences historiques du texte n’ont plus aucun sens, on entre dans un autre univers, l’invisible du texte. La Tora n’est plus un texte alors, mais une immense combinatoire de lettres, maniable à l’infini. « Le Nom [de Dieu] n’a ni début, ni fin, ni limite… de même la Tora… » affirme un écrit anonyme médiéval qui explique l’importance de l’absence de ponctuation et de vocalisation du rouleau de la Tora (contrairement à la version imprimée de la Massora). Cette absence ouvre toutes les possibilités de sens et donne à l’étudiant un champ d’interprétation infini. Cependant, cet infini pourrait bien nous perdre, prudence donc car l’un devient fou, l’autre en perd sa Tora et le troisième en meurt… (TB Hagiga 14b).

Plus encore, la Tora a elle-même une âme. On peut s’en tenir à l’étude de son corps, mais grâce à l’étude ésotérique, il devient possible de communier avec l’âme de la Tora, qui n’est autre que l’expression de l’âme du monde (cette idée se trouve notamment chez Maïmonide, Guide 1,72). On peut alors, par nos mitzvot et notre étude, agir sur la réalité du monde. On participe dès lors au « pour faire » du chabbat de Dieu (Gen 2,3), qui est la part laissée à l’homme dans la création ; on devient acteur de la grande « réparation » du monde, le Tikkoun.

S’adonner à l’étude ésotérique, c’est donc se rapprocher de Dieu qui, selon le Nefech Hahayim[4], serait Lui-même la Tora. C’est participer soi-même de la Création. Abraham Aboulafia[5] écrit dans son commentaire sur le Sefer Yetsira : « Tu es par toi-même le premier homme, un homme uni(que), le premier, l’intermédiaire et le dernier. » C’est permettre au monde d’exister, car si l’être humain avait refusé la Tora, le monde serait retourné au Tohu Bohu originel et n’aurait pu se maintenir (TB Chabbat 88,a). Le but même de la création de l’homme serait l’étude de la Tora afin de qu’il maintienne le monde. Que l’homme relâche l’étude et le monde s’écroule… (Zohar 134). Ou encore : « À propos du verset : « tu es mon peuple » (Isaïe 51,16), ne lis pas « ami« , mon peuple, mais « imi« , avec Moi, pour être mon associé. Comme Moi [Dieu] j’ai fait par ma parole les cieux et la terre, il en va de même pour toi. Heureux ceux qui étudient la Tora. » (Zohar 5a).

Pour atteindre le reflet de la Tora céleste, il faut souffler sur les braises noires du texte de la Tora terrestre, aller vers l’incandescence du blanc du texte.

Construire Dieu

L’étude maintient donc le monde, mais plus encore : elle permettrait de « faire » Dieu ! Comme si sans étude, la divinité absolument transcendante risquait de disparaître dans l’infini qui la constitue… Étudier la Tora, c’est rendre Dieu présent au monde, c’est nourrir un souffle.

Dès la sortie d’Égypte, Dieu demande la construction du Michkan (le Tabernacle), qui sert, entre autres choses, à entreposer le Livre dans l’Arche, afin que Dieu réside « parmi vous ». La pratique des mitzvot, mais aussi celle de l’étude (le plus important des commandements) fait résider la Chekhina (présence divine) parmi les hommes. On crée ainsi la possibilité pour Dieu « d’être au monde ». Le Michkan est souvent envisagé comme un petit Temple, mais c’est aussi une bibliothèque et un lieu d’étude.

« Les sages de l’étude augmentent la paix dans le monde, comme le dit le prophète Isaïe (54,13) : « et tous tes fils étudient YHWH, alors plein de paix pour tes fils » ; ne lis pas « tes fils », « BaNaYiKh« , mais « tes bâtisseurs », « BoNaYiKh« . (TB Berakhot 64a). » Bien plus encore : « Sans étude de la Tora, Dieu ne trouverait aucune place dans le monde. » (Psikta Rabati 20).

Pour la Cabale, qui voit la vie spirituelle comme une sorte de circulation des énergies entre les mondes, Dieu fait descendre la Tora céleste vers le monde sous forme de Tora terrestre. Israël en recevant la Tora, accepte le flux venu d’en haut. En étudiant la Tora, en soufflant sur les braises du texte, Israël fait remonter l’énergie vers le haut. La Tora d’en haut nourrit celle d’en bas ; en étudiant, Israël nourrit en retour celle d’en haut. Dieu lui-même est dans la Tora et se nourrit de l’étude. Les énergies circulent dans un grand mouvement circulaire de haut en bas et de bas en haut. » Le Zohar (Bechalakh 60a) affirme que « la véritable Tora est Dieu et que donc Dieu est Tora. »  Le Talmud (Guitin 6b) raconte qu’au moment où les rabbins étudient et discutent, Dieu se penche sur le même problème. L’étude d’en bas éveille donc l’étude d’en haut. Dieu vient à l’idée des hommes qui donnent à Dieu une forme d’existence dans leur pensée, pensée humaine qui nourrit la pensée divine, car tout est Un, énergie unique qui relie les mondes.

Les lettres elles-mêmes, avant même le mot et donc le sens clairement énoncé, sont concernées. Chacune renferme une spiritualité et une énergie particulières, comme chaque son, d’ailleurs. Pour Moïse Cordovero dans son Pardès Rimonim, ces lettres sont des « palais », les réceptacles de cette spiritualité, qui est mise en mouvement par le souffle de la bouche du lecteur. Il ne suffit donc pas d’étudier dans la tête, il faut dire le texte avec la voix. Le texte n’est donc plus seulement un écrit, il est une série de souffles au sens abstrait mais à l’énergie bien réelle, susceptible d’éveiller d’autres énergies, dans des dimensions du monde que nous ne maitrisons pas, mais auxquelles nous avons part.

Pour la Cabale, la Tora écrite correspond à une certaine émanation du divin (la sefira de Tiféret), mais elle est inaccessible sans l’aide de la tradition orale, la « Tora de la bouche », correspondant à une autre forme d’émanation divine (la sefira de Malkhout). En étudiant, on réunit donc ces deux sefirot, on rétablie le flux dans l’arbre de vie et on contribue au meilleur du monde…

Étudier la Tora, c’est rendre Dieu présent au monde, c’est nourrir un souffle.

La révolution rabbinique

Historiquement, les rabbins du Talmud ont opéré une véritable réforme du judaïsme. Avant eux, même si les textes tenaient déjà une place importante, comme on le voit chez Philon ou à Qumrân, l’enjeu principal du judaïsme était le rite du Temple. Même quand on vivait éloigné, le Temple était le point de focalisation des énergies spirituelles. Chaque Juif, où qu’il soit, savait qu’à Jérusalem, un centre existait, un rite était assuré en son nom par une caste de Cohanim. Ce système était principalement maintenu par un courant conservateur et élitiste, celui des Sadducéens. Avant même la destruction de l’an 70, les Pharisiens cherchaient à populariser une pratique détaillée et exigeante qui permettait une vie spirituelle riche, même loin du Temple. Déjà la lecture publique de la Tora était répandue et donc le commentaire des Écritures (leur canonisation n’était pas encore achevée et la Massora était loin d’avoir fixé tous les détails du texte biblique). Mais avec la destruction du Temple, avec Yohanan ben Zakaï qui fuit Jérusalem assiégée pour créer une académie à Yavné, c’est le texte, notamment à travers son étude minutieuse, qui devient le centre sensible du judaïsme. « Le Temple détruit, il ne reste plus dans le monde pour le Saint-béni-soit-Il, que les quatre coudées de la Loi. » (TB Berakhot 8a). Les rabbins vont dès lors surinvestir le texte, comme jamais auparavant et comme aucune autre civilisation ne l’a jamais fait avec aucun texte, allant jusqu’à considérer que tout s’y trouve : « Mets la [Tora] sens dessus dessous en la fouillant, car tout s’y trouve. » (Michna Avot 5,22). On a dans cette formule une assez bonne définition de ce qui deviendra la démarche talmudique, qui rend le texte inépuisable et lui fait dire bien plus que ce qui est évident. Non seulement le texte est devenu le centre à la place du Temple, centre qui devient donc accessible depuis tout endroit, mais les rabbins insisteront sur le fait qu’il est accessible à tous, et que chacun doit faire un effort pour y trouver sa place par l’étude. « La Tora a été révélée dans le feu, dans l’eau et dans le désert, pour te dire que comme ces trois choses sont gratuites et pour tout le monde, ainsi en est-il de la Tora. » (Bemidbar Raba 1,7). Plus d’institution rigide comme le Temple, plus de distance géographique, plus de caste dirigeante, la Tora est le bien de tous, elle peut s’étudier partout et le plus mal né, le plus pauvre peut, s’il le mérite et en fait l’effort, devenir un maître de la Tora. « Mieux vaut un bâtard savant qu’un Cohen Gadol ignare ! » (Michna Horayot 3,8). Chacun doit dorénavant se fixer un moment régulier pour l’étude (TB Chabbat 31a). « Qu’il soit pauvre ou riche, malade ou en bonne santé, jeune ou vieux, dans la misère ou père de famille nombreuse, chaque Juif doit se fixer un temps pour l’étude », nous enjoint le Choulkhan Aroukh (YD 246,1). C’est une véritable révolution, la naissance d’une civilisation du texte. On se met à étudier la Tora comme jamais auparavant, et à écrire les œuvres colossales de la littérature rabbinique. Le judaïsme a désormais le moyen de sa survie dans l’exil et de sa régénération au gré des diverses époques. La même Tora peut être la référence et l’inspiration des légistes aussi bien que celles des symbolistes, des rationalistes et des mystiques… Les Juifs sont dès lors véritablement devenus le peuple du livre, le peuple éternel, le peuple monde [6] !

L’étude critique

Spinoza, dans son Traité théologico-politique, bouleversa la méthodologie de l’étude. Il tourna le dos à la créativité midrachique pour privilégier une approche ultra-rationnelle et critique de l’Écriture. Dans le monde juif, l’effet ne s’en fit vraiment sentir qu’à partir du XIXème siècle avec la « science du judaïsme » (Wissenschaft des Judentums), mouvement intellectuel de première importance dont l’objectif était d’expliquer et de défendre le judaïsme à l’aide de l’étude universitaire. Dès lors, la méthode critique sera considérée dans les milieux juifs progressistes comme indispensable et surtout comme la seule véritablement fiable. Un travail colossal d’exégèse critique a été mené jusqu’à nos jours sur quasiment l’ensemble des domaines de la littérature juive religieuse. C’est un apport absolument nouveau qui oblige à regarder les textes sous un nouvel éclairage, mais qui pousse aussi à tout déconstruire et relativiser. L’étude change donc changé de nature et ses enjeux ne sont plus les mêmes. Il s’agit dorénavant d’approcher la vérité rationnelle et historique du texte. Dans le domaine biblique, la recherche sera surtout le fait d’intellectuels chrétiens, même si le monde juif y a pris aussi sa part[7]. Dans le domaine talmudique, par une sorte d’étude archéologique des textes, de grands exégètes, comme Shaul Lieberman (auteur de la Tossefta kepshuta), David Weiss Halivni (auteur d’un commentaire absolument novateur sur l’ensemble du Talmud), Shama Friedman (à l’initiative d’une édition critique et commentée de certains chapitres du Talmud : HaAroukh)… chercheront avant tout à comprendre comment le texte talmudique s’est constitué, à en dégager les strates et le sens premier. C’est passionnant parfois, ardu le plus souvent, mais bien loin des principes classiques de l’étude. L’honnêteté et la lucidité sont indispensables ; on en retire une forme de rigueur intellectuelle, on travaille donc encore ses « middot », son caractère, mais on est loin désormais du chemin de piété ou de « construire Dieu », on risque plutôt de Le déconstruire… C’est bien pourquoi les cercles orthodoxes s’opposent à cette méthode tandis que les cercles modernistes, Massorti en tête, y voient au contraire une planche de salut pour forger un judaïsme rationnel et honnête avec son époque. L’un des fondateurs de la Wissenschaft, Leopold Zunz (1794-1886), pensait qu’elle était le meilleur moyen d’empêcher le judaïsme de sombrer dans l’oubli et d’intéresser à sa culture une jeunesse juive occidentalisée. Ce mouvement insuffla en effet un élan intellectuel qui modifia en profondeur l’ensemble du monde juif et permit entre autres la création de pôles universitaires juifs, la renaissance de l’hébreu et des lettres juives, et surtout la création d’un État juif moderne et viable ! Le bilan est donc loin d’être négligeable, contrairement à la caricature qu’on en fait trop souvent.

Mais l’introduction de paradigmes universitaires a changé la donne et pose une question fondamentale : en quoi le changement intellectuel des Lumières a-t-il mis à mal le monde de l’étude juive, et en quoi l’a-t-il renouvelé ? C’est un débat qui est loin d’être clos et qui est d’une importance cruciale pour la sociologie et la pensée juives contemporaines. On peut protéger les anciens paradigmes comme le fait l’ultra-orthodoxie, on sauve ainsi la « Emouna » (la foi) mais on court alors le risque de passer à côté du « Emet » (la vérité) en refusant de regarder la réalité en face et en perdant toute crédibilité intellectuelle auprès des esprits éclairés. On peut faire semblant d’ouvrir la porte comme le prônait Samson Raphaël Hirsch, qui proposait que le monde de la Tora se confronte à la culture ambiante, notamment à la philosophie, tout en refusant vigoureusement toute approche « scientifique » de l’étude juive pour préserver le caractère dévotionnel de l’étude, mais alors on joue un jeu truqué. On peut chercher à faire les deux, comme le prétend le courant Massorti dont le slogan reste « Emet veEmouna », mais cela exige une bonne souplesse et une petite dose de « schizophrénie ». On peut au contraire céder aux sirènes de la rationalité scientifique et ne plus voir

dans l’étude qu’une quête de la vérité historique, un Emet rationnel absolu bien loin de toute Emouna… C’est le lot de l’école historico-critique stricto sensu. Mais dans ce cas, on peut se demander à quoi bon tant d’étude et surtout trouver bien aride le désert où la parole ne retentit plus depuis longtemps. Le monde de l’étude juive offre ainsi aujourd’hui une assez vaste palette d’approches et de sensibilités, chacune ayant ses avantages et ses inconvénients.

Ces diverses écoles se croisent, se parlent parfois, s’ignorent le plus souvent. Le fait est que l’étude n’a pas dit son dernier mot et que chacune des méthodes produit encore de nos jours nombre de travaux intéressants.

Conclusion

Il n’existe pas de raison pratique à l’étude juive, mais assurément elle est fondamentale, elle est le cœur du judaïsme. Elle peut signifier érudition, savoir fonctionnel et satisfaction d’une simple curiosité intellectuelle, mais l’étude juive s’est toujours voulue bien au-dessus de tels paradigmes. Si certaines idées sur l’étude dans nos sources classiques peuvent nous sembler aujourd’hui folkloriques et peu crédibles, elles ne sont pas forcément obsolètes, tout dépend de la perspicacité de la lecture de ces fondements anciens.

– Le principe de l’effort studieux dans la subtilité du raisonnement peut se retrouver aujourd’hui dans d’autres domaines que celui de la Tora, notamment dans les domaines mathématique, juridique et scientifique. Ceux-ci n’offrent pas cependant les ressources très diverses de la Tora qui n’est pas seulement raisonnement, mais ouverture à une multiplicité de sens et de sujets. Le raisonnement talmudique n’est jamais indifférent à l’éthique, contrairement au raisonnement scientifique. Un esprit formé à la réflexion talmudique est un esprit bien aiguisé, susceptible de briller dans bien d’autres domaines. Par ailleurs, il n’y a pas lieu de délaisser l’étude juive au profit de la science et de grands scientifiques se délectent aussi de la Tora.

– L’étude comme chemin de piété peut sembler superflue à un esprit sécularisé, mais à l’heure où le zèle religieux imbécile semble reprendre de la puissance et où le fanatisme fait tous les jours parler de lui, fonder une piété sur l’intellect parait salutaire[8]. En outre, dans le méandre des textes de la Tora, même l’esprit sécularisé peut chercher une forme de piété intellectuelle et éthique à l’égard d’une transcendance qui ne se laisse jamais définir. En cela, le judaïsme peut sembler très moderne en offrant à nos contemporains une possibilité de ferveur non religieuse.

– L’accomplissement de soi par l’étude reste une idée fondamentale pour l’humanité et le judaïsme en est un exemple remarquable. Sur ce point, les sources juives classiques, truffées de réflexions diverses, d’insertions éthiques et de géniales intuitions psychologiques sont toujours aussi pertinentes et cela plus encore face à la sous-culture télévisuelle ou au divertissement creux de l’Internet, souvent utilisé davantage pour se connecter à la médiocrité humaine plutôt qu’à son intelligence[9].


Notes

[1] Décisionnaire (posek) : autorité légale en matière de halakha.↩

[2] L’étude talmudique porte toujours sur des questions pratiques tirées d’exemples concrets. Il peut donc sembler que cette étude aurait pour seul but la Halakha, la conduite à suivre. Cependant, les exemples en question sont dans l’immense majorité des cas peu, voire pas du tout réalistes ou d’actualité (même à l’époque de la rédaction du Talmud). Il s’agit donc avant tout d’un exercice et d’une discussion théorique sous prétexte de cas précis. Il est intéressant de constater que ce mode de raisonnement étrange pour l’esprit occidental était celui des mésopotamiens en mathématiques et en science en général. Leur connaissance pratique valait bien celle de la Grèce, mais si le mode grec de raisonnement se basait sur la spéculation théorique en permettant de formuler des théorèmes comme ceux de Pythagore et de Thalès, les mésopotamiens faisaient les mêmes calculs sans jamais formuler de théorème. On a retrouvé quantité de tablettes décrivant des exercices pratiques de calcul à titre d’exemple, sans principes généraux explicitement exprimés. Ces exemples dépassent souvent les besoins de la réalité, ils relèvent de la pure spéculation mathématique alors même qu’ils conservent un aspect très concret. Cette mathématique ne travaille pas sur des objets abstraits qui lui seraient propres, mais sur la réalité sensible sans jamais dégager une théorie systématique. (Voir : André Pichot « La Naissance de la science. » Editions Gallimard, 2014). Il semble que le raisonnement talmudique soit de cet ordre là et appartienne à un mode de pensée sémitique qui va bien au-delà du strict judaïsme. Cela correspond bien à la Halakha qui n’est pas seulement la loi à suivre, mais la Loi spéculative, explorée pour elle-même, parfois utile dans des cas pratiques, mais pas forcément, même si le discours semble toujours de nature pratique.↩

[3]  ישראל = יש שישים רבוא אותיות לתורה ↩

[4] Rabbi Hayim de Volozhine (1749-1821) grande personnalité du judaïsme lituanien, fondateur d’une yechiva prestigieuse qui devint un modèle pour d’autres établissements, et auteur d’un essai Nefech Hahayim (L’âme de la vie) dans lequel il met particulièrement l’accent sur l’enjeu de l’étude.↩

[5] Abraham Aboulafia est un important cabaliste espagnol du XIIIème siècle. Il fut également médecin et philosophe. Particulièrement inspiré, il développa une méthode de méditation par les lettres hébraïques…↩

[6] L’expression se trouve en Isaïe 44,7.↩

[7] Signalons l’excellent commentaire critique de la Bible hébraïque, Mikra LeYisraël, à l’initiative de l’Université hébraïque de Jérusalem, non encore achevé, mais sans équivalent.↩

[8] Je dois dire que le discours stupide de quelques rabbins, dont certains sont devenus assez populaires grâce à Internet, vient réduire ce principe et laisse perplexe… Cependant, à les entendre, on se demande toujours s’ils ont vraiment étudié ou si, durant leur étude, toutes les parties de leur cerveau étaient actives… Comme dit un vieil adage rabbinique : « Tu as peut-être traversé le Talmud, mais celui-ci ne semble pas t’avoir traversé !… »↩

[9] La problématique n’est cependant pas nouvelle et toute époque a eu ses instruments d’abrutissement des masses. De façon remarquable, le judaïsme a toujours voulu lutter contre cette inertie mortifère au profit de l’élévation des masses par l’étude.↩

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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