L’étude talmudique au regard de la science

Par Claude Riveline, professeur de gestion à Mines Paris Tech.
L’étude talmudique offre aujourd’hui un intéressant contrepoint à la recherche scientifique. Au-delà de leur divergence de fond – recherche du Bien pour l’étude traditionnelle, du Vrai pour la science –, les convergences sont nombreuses en pratique. Elles incitent à se demander si la tradition millénaire du débat talmudique a conféré un avantage atavique aux Juifs en matière de recherche scientifique.

La présence massive de savants juifs dans la science contemporaine, notamment parmi les prix Nobel, invite à s’interroger sur l’avantage atavique procuré au peuple juif, en matière de science, par la tradition millénaire des études talmudiques. Recherche scientifique et limoud, appellation hébraïque de l’étude, ont en effet beaucoup en commun : la discipline, matérialisée par une longue initiation à l’ombre de maîtres, l’importance des sources écrites, la pratique des débats entre spécialistes, le souci d’appliquer le fruit des recherches à la vie pratique.
Mais dès l’abord apparaît une divergence fondamentale : la science a pour finalité de déchiffrer la nature, le limoud celle de déchiffrer la volonté divine pour bien se comporter dans sa vie. La science vise la Vérité, le limoud vise le Bien. Mais autant la vérité scientifique est essentiellement objective, démontrable, universelle, autant la bonne manière de conduire sa vie est subjective, locale, tribale.
Ces remarques préliminaires nous orientent vers le plan suivant :
– la distinction entre connexions et relations ;
– la distinction entre progrès et tradition ;
– la distinction entre débat scientifique et débat talmudique ;
– l’implication personnelle des auteurs ;
– le Psaume 19, lumineuse synthèse sur le sujet ;
– conclusion : les Juifs font en effet de bons chercheurs.

Connexions et relations.

Pour faire comprendre la différence entre l’objet de la recherche scientifique et celui de la recherche talmudique, je partirai d’un exemple de la vie quotidienne : j’imagine que je pose deux questions à mon épouse : première question : quelle heure est-il ? Deuxième question : est-ce que tu m‘aimes comme avant ? Dans le premier cas, je connaîtrai l’heure, mais rien ne sera modifié dans nos personnes, d’autant plus que j’aurais pu consulter un écran. Dans le second cas au contraire, chacun de nous sera modifié dans l’échange. J’appelle le premier dialogue une connexion, le second une relation. J’ai développé ailleurs[1] l’idée que le siècle des Lumières nous a légué de prodigieuses victoires en matière de connexions, mais que la persistance des violences et des misères dans notre monde hyper-numérisé donne à penser que beaucoup reste à faire dans le domaine des relations. C’est l’objet même du Talmud.

Le Talmud comprend en effet six grands chapitres, qui se regroupent deux par deux en relation avec la nature, avec nos semblables, et avec nous-mêmes.

Pourquoi les Lumières, pourtant héritières des plus brillants esprits depuis l’Athènes antique, ont-elles échoué en matière de relations ? On le voit clairement dans le Discours de la Méthode de Descartes. Celui-ci professe en effet qu’il ne faut accepter pour vrai que ce dont on s’est personnellement convaincu, afin de se garder de la précipitation et de la prévention. C’est pourtant ce à quoi chacun est condamné pour tout ce qui ressemble à ma seconde question à mon épouse. En revanche, quand on étudie la nature, on peut en général recommencer les observations et les expériences jusqu’à être convaincu. C’est ce que j’appelle le dur, par contraste au mou.

En résumé, la science a pour objet le dur, le Talmud le mou. À partir du XIXème siècle, les sciences humaines ont bien entrepris de durcir le mou, en transposant au domaine des relations humaines les méthodes des sciences de la nature, mais avec des retombées minimes. Cela résulte en particulier de leur rapport au temps.

Il existe dans le Judaïsme uUn principe complètement étranger à la recherche scientifique, à savoir que deux opinions opposées, si elles émanent d’autorités reconnues, peuvent être l’une et l’autre l’expression de la volonté divine.

Progrès et tradition

La recherche scientifique a pour objectif le progrès des connaissances et des pratiques, ce qui entraîne que plus une information est récente, plus elle a de valeur. En matière de limoud, c’est le contraire. Les textes de la tradition sont clairement hiérarchisés, ce qui signifie que plus une source est ancienne, plus elle a d’autorité : la Tora a plus de poids que les prophètes, qui en ont plus que les hagiographes, qui en ont plus que le Talmud, etc. La raison de ce renversement tient évidemment à ce que la source première des enseignements est la révélation de la volonté divine sur le Mont Sinaï, dont le temps qui passe nous éloigne inexorablement. Non que les enseignements des autorités contemporaines soient éclipsés par ceux qui les ont précédés : il est enseigné que tout ce qu’une autorité religieuse autorisée professe, Moïse l’avait entendu de la part de D.ieu lors de son dialogue originel ; cependant on oppose la Loi écrite, texte immuable mais généralement inapplicable tel quel, et la Loi orale. Celle-ci, adaptée au contexte de chaque époque, a été paradoxalement couchée par écrit dans les premiers siècles de notre ère, notamment dans les quelque six mille pages du Talmud, par peur que la pénurie d’initiés n’entraîne la perte d’enseignements.

Mais si les autorités religieuses des siècles écoulés s’accordent sur les pratiques rituelles, qui s’étendent à tous les domaines de la vie concrète (si l’on excepte les nuances entre les divers degrés d’orthodoxie et de libéralisme de la période récente), les raisons invoquées font l’objet d’inépuisables débats contradictoires. Ceux-ci sont dominés par un principe complètement étranger à la recherche scientifique, à savoir que deux opinions opposées, si elles émanent d’autorités reconnues, peuvent être l’une et l’autre l’expression de la volonté divine.

Débat scientifique et débat talmudique

Comparons deux célèbres débats de chaque genre. Le plus célèbre en matière scientifique fut peut-être le procès intenté à Galilée, en 1615, sur la question de savoir si c’était la terre ou le soleil qui tournait.

Voyons à présent comment débute le Talmud :

À partir de quelle heure récite-t-on le Chema le soir ? Depuis l’heure où les Cohanim rentrent manger leur terouma [offrande rituelle] jusqu’à la fin de la première garde. Et les sages disent : jusqu’à minuit. Rabban Gamliel dit : jusqu’à l’aurore.

On s’attendrait à ce que la première phrase de ce gigantesque traité sur la condition juive ressemble à une introduction. Pas du tout, elle pose d’emblée une question pratique : sachant que tout Juif doit proclamer l’unité divine matin et soir toute sa vie (c’est cela le Chema), à quelle heure doit-il le faire ? Trois réponses. La première où sont les deux autres réponses ? renvoie à un détail de la fonction des prêtres (les Cohanim) qui consommaient la terouma à condition d’être dans un état de pureté liturgique, dès la tombée de la nuit s’ils avaient contracté une impureté le jour. Par ailleurs, le temps de la nuit était divisé en trois tiers (les gardes).

Le texte n’aurait-il pas pu s’exprimer aussi directement que dans les deux autres réponses (minuit ou l’aurore) ? C’est que cette formulation alambiquée livre un message qui est bel et bien une introduction. Qu’est-ce qu’un Juif ? C’est quelqu’un qui témoigne de l’unité divine. Cela suffit-il ? Sûrement pas. Le vrai centre de l’authenticité juive a été le Temple de Jérusalem, avec ses rites et ses prêtres. Il en est donc question dès la première phrase. Autrement dit, la bonne réponse ne se limite pas à une consigne opératoire, elle est enrichie par un souvenir historique qui rappelle que le judaïsme porte le deuil de son institution centrale, le Temple de Jérusalem.

Au moins, le texte livre-t-il une réponse à la question posée ? Non, il en livre trois, signées par d’indiscutables autorités. Pourquoi trois ? On pourrait montrer qu’elles mettent chacune l’accent sur un contexte différent, la première sur l’époque du Temple, la deuxième sur la période de l’exil, la troisième sur des temps de détresse. Autrement dit, on se trouve au cœur du « mou », défini plus haut, c’est-à-dire de vérités fugaces. Mais de plus, ce sont des vérités subjectives, car elles sont signées.

L’implication personnelle des auteurs

Voici un exemple, souvent cité, de débat talmudique :

On enseigne qu’un certain four fait de tuiles et de sable n’est pas soumis aux règles du pur et de l’impur. Telle est l’opinion de Rabbi Eliézer, mais les autres sages pensent le contraire. Il dit alors : « Si j’ai raison, que ce caroubier le démontre. » Aussitôt, le caroubier se trouva déraciné et déplacé de cent coudées. « Un caroubier ne prouve rien », dirent les sages. « Que ce cours d’eau prouve que j’ai raison. » Aussitôt, l’eau se mit à remonter la pente. « Un cours d’eau ne prouve rien », dirent les sages. « Alors les murs de la maison d’études le prouveront ! ». Les murs commencèrent à s’incliner ; ils allaient s’effondrer lorsque Rabbi Josué leur dit : « De quel droit vous mêlez-vous aux discussions des sages ? » Les murs ne s’écroulèrent pas par respect pour Rabbi Josué, mais ils ne se redressèrent pas par respect pour Rabbi Eliézer. C’est alors que Rabbi Eliézer dit aux sages : « Si mon jugement est le bon, que le ciel le confirme. » Aussitôt se fit entendre une voix céleste qui dit : « Qu’avez-vous à contester Rabbi Eliézer, c’est lui qui a raison. » À ces mots, Rabbi Josué se dressa et s’exclama : « La Tora n’est plus dans les cieux. » (Deut 30,12). Il voulait dire que la Tora nous a été donnée au Mont Sinaï et que son application ne relève plus d’une voix céleste mais de la majorité des sages. Rabbi Nathan rencontra le prophète Elie et lui demanda comment avait réagi D.ieu au moment de la protestation de Rabbi Josué : « D.ieu s’exclama en riant : mes fils m’ont vaincu ! »
Traité Baba Metsia p. 59.

Ce texte étonnant met en scène, outre la voix céleste, deux rabbins dont les affrontements sont souvent évoqués par le Talmud, le sévère Rabbi Eliézer et le doux Rabbi Josué. Cela rappelle un affrontement encore plus classique, celui de Hillel et de Chammaï (au début de l’ère chrétienne). Les deux protagonistes, dans tous ces cas, sont porteurs d’une vérité d’inspiration divine même si, temporairement ou durablement, c’est l’un des points de vue qui l’emporte. Selon un célèbre adage talmudique, deux opinions autorisées mais contradictoires peuvent livrer l’une et l’autre la pensée du D.ieu vivant.

Tout aussi important que la conclusion pratique est donc le contenu de la controverse. Cette affirmation explique l’hostilité qu’a rencontrée auprès de certains de ses collègues l’illustre Maïmonide (1135-1204) quand il a publié son code de lois, le Michné Tora, dans lequel il ne livre que les conclusions. Il l’a fait pour fournir aux fidèles des réponses faciles d’accès à leurs perplexités, mais ses adversaires lui ont reproché de priver ses lecteurs de l’essentiel, qui réside à leurs yeux dans le débat.

Rien de tel, cela va presque sans dire, dans les controverses scientifiques. Le célèbre épistémologue Thomas S. Kuhn (La structure des révolutions scientifiques, 1962) démontre que la science procède par ruptures entre des « paradigmes dominants » (ex. : héliocentrisme contre géocentrisme, oxygène contre phlogistique, etc.) sans que la controverse survive à la victoire d’une des thèses. Quant à la personnalité des savants concernés, elle ne survit, le cas échéant, que par l’évocation de leur nom, sans plus (loi de tel ou tel, théorème d’un tel). Un savant, contrairement à un Maître de la Tora, n’a pas d’ancêtres toujours vivants à ses yeux, seulement des prédécesseurs.

Le psaume 19, synthèse sur le sujet

Il n‘y a, dans la tradition juive, aucune réticence à pratiquer la recherche scientifique à côté de l’étude traditionnelle. Le Talmud, arguant de la nécessité de comprendre la nature pour appliquer convenablement les impératifs de la Tora, par exemple pour la fixation du calendrier et par conséquent des dates de fêtes, proclame : « Celui qui est expert en astronomie et qui ne pratique pas sa spécialité mérite qu’on dise de lui qu’il méprise la création divine. » (Talmud de Babylone. Traité Chabbat 75a). Le Gaon de Vilna (1720-1797), illustre autorité lituanienne, professe qu’une ignorance dans les sciences profanes entraîne cent fois plus d’ignorance dans la Tora. Cette différence avec la tradition chrétienne, dont le procès à Galilée est emblématique, tient à ce que la tradition juive postule une relation à la nature dont tous les aspects, même les plus matériels, peuvent être sanctifiés par les 613 commandements de la Tora.

Le psaume 19 livre un résumé poétique et très éclairant sur les développements précédents. Il comprend quinze versets, divisés en trois parties fortement contrastées.

Les versets 1 à 7 célèbrent la nature en des termes que ne désavouerait pas un poète athénien ou un savant moderne. Exemples : « Les cieux proclament la grandeur divine ! », « Le soleil, pareil au jeune époux sortant de sa chambre nuptiale, se fait une joie, tel un héros, de parcourir sa carrière. » Les versets 8 à 10 commencent par : « La doctrine de l’Éternel est parfaite, elle réconforte l’âme. » et les suivants observent un rythme identique de cinq mots qui célèbrent à six reprises la grandeur de la Loi divine et le bonheur dévolu à ceux qui l’observent. Les commentateurs suggèrent que le chiffre cinq renvoie aux cinq livres de la Tora écrite et le chiffre six aux six ordres de la Tora orale recueillie par le Talmud. Le verset 11 conclut : « [les jugements D.ieu] sont plus désirables que l’or, que beaucoup d’or fin, plus doux que le miel, que le suc des rayons ».

Les quatre derniers proclament la coresponsabilité de l’homme, singulièrement de l’auteur (le roi David lui-même, selon la tradition) dans la réussite de l’aventure humaine. Ainsi, verset 14 : « Préserve ton serviteur des fautes volontaires, qu’elles n’aient pas le dessus sur moi ! Ainsi je me rendrai parfait et pur de grands péchés. »

Ce poème liturgique rassemble donc la contemplation de la Création, réalité extérieure à l’homme et régie par des lois transcendantes, source de toute démarche scientifique, et la proclamation du règne d’une loi immanente sur les relations des hommes avec cette nature, avec autrui et avec eux-mêmes. Il conclut sur la responsabilité des hommes dans l’Histoire.

Depuis le siècle des Lumières, les sciences humaines se sont donné pour vocation de résoudre les questions relationnelles avec les mêmes outils qui réussissaient dans le dur. Elles n’ont vaincu ni les angoisses, ni les conflits, ni les misères qui sévissent encore dans notre monde si développé au point de vue technique. Les débats talmudiques, et leurs homologues en dehors du judaïsme, sont donc très en retard, dans leurs conséquences pratiques, sur les débats scientifiques. Et pourtant, il est logique que les Juifs réussissent bien dans les sciences.

La science s’occupe de connexions et le Talmud de relations mais [dans] les divers mondes de la recherche scientifique de pointe, les contrastes s’estompent entre les deux domaines.

Une curiosité sans entraves

Outre leur intérêt proprement religieux à déchiffrer la nature pour éclairer son action sur terre et pour célébrer la sagesse divine, les Juifs bénéficient d’un avantage qu’a souligné une autorité particulièrement compétente, le professeur Louis Leprince-Ringuet dans son livre Des atomes et des hommes (1956). S’étonnant de la participation très importante de chercheurs d’origine juive parmi les pionniers de la physique nucléaire, il explique ce phénomène par le fait que les jeunes chrétiens apprennent au catéchisme qu’il y a des questions qu’il ne faut pas poser, qu’il y a des mystères hors de leur portée. Rien de tel dans l’éducation religieuse des petits Juifs, bien au contraire. Ils sont invités à tout mettre en question. Cela pourrait expliquer que la curiosité, l’inquiétude, l’appétit de comprendre soient peut-être la dernière trace de judaïsme qui survit quand tout le reste a disparu.
Cette liberté d’investigation s’explique par le fait que la fidélité au judaïsme se manifeste par des rites bien plus que par des idées. Pour quelqu’un qui observe les règles de la cacherout et du chabbat, qui prie à la synagogue et qui étudie le Talmud, le fait de croire ou non en l’existence de D.ieu n’est pas un enjeu dramatique (cette question a-t-elle d’ailleurs un sens bien précis ?). Il n’y a pas pour lui de mystère interdit.

Il se dégage des remarques précédentes que la science s’occupe de connexions et le Talmud de relations, avec les différences essentielles que cela entraîne, mais quand on examine, au-delà de la science établie, les divers mondes de la recherche scientifique de pointe, les contrastes s’estompent entre les deux domaines : le choix des champs d’investigation, la recherche de moyens matériels, les querelles d’écoles sur le caractère probant des résultats publiés, etc. font que l’on retrouve en science des traits qui ont été soulignés dans les débats talmudiques.

L’esprit humain, où qu’il déploie ses efforts, retrouve à ses limites des traits universels.

Claude Riveline

Notes :

[1] Cf. « Un bilan des Lumières », consultable sur mon site www.riveline.net.

On trouvera nombre de textes d’ouvrages et d’article sur www.riveline.net/

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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