Néchama et jazz avec Yaron Herman

Yaron Herman est un des musiciens les plus créatifs du Jazz contemporain. Israélien, vivant à Paris, enfant précoce, il découvre sa vocation tardivement et commence à étudier le piano à seize ans avec Opher Brayer ainsi que la philosophie et les mathématiques qui vont de concert. Il obtient ses premiers succès dès l’âge de dix-neuf ans. Il accumule ensuite les prix et récompenses. La clé de son succès réside sans doute dans sa musique intérieure, qu’il sait transmettre.

Son éclectisme le mène des standards du jazz au classique et, surprise, de la variété au folklore juif comme « Osse shalom » ou « Hatikva ». Nous avons voulu en savoir plus. En dépit de ses voyages à travers le monde, il a pris le temps d’une rencontre avec Mikhtav Hadash pour évoquer sa musique, son identité et son inspiration. Qu’il en soit chaleureusement remercié. PhC

Philippe Chriqui : Yaron Herman, vous avez commencé à apprendre le piano tardivement mais l’appel était présent. Étude de la musique, de la philosophie et des mathématiques. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre méthode et votre approche ?

Yaron HERMAN : Dès le départ, lorsque j’ai commencé à faire de la musique, il m’a été clair que la musique avait un autre but que procurer un plaisir esthétique pur. Il y avait une autre dimension que faire des choses belles et c’est cette dimension-là, plus profonde, qui m’intéressait. Une dimension qui était liée à ma vie, à mon histoire et à celle de ma famille, à des choses que j’avais ressenties depuis l’enfance. Qui était là et que je ne comprenais pas. J’ai trouvé avec la musique un moyen de me connecter à cette source et ainsi de pouvoir l’exprimer. Comment fait-on pour exprimer une source dont ne connait ni l’origine, ni les développements ? On étudie. Quand on choisit d’étudier avec la musique, il faut étudier la musique : l’harmonie, la mélodie, le rythme, le solfège, la musique classique, le son, l’instrument, bref, toute la technique et l’esthétique du langage musical. Si l’on veut s’exprimer à travers un médium, il faut connaître ce médium. Il faut connaître sur le bout des doigts son histoire et ses références pour pouvoir ensuite le manipuler à sa guise.

Mais il reste tout de même le sens : le sens qu’on projette sur les notes, parce que les notes en elles- mêmes ne sont que les manifestations physiques d’un phénomène acoustique. Mais elles peuvent être « sans intention » comme un mot peut être sans intention. Une note ou un mot sans intention n’a pas de sens – on dit parfois « ce n’est que des mots ». On pourrait dire de certaines musiques, « ce n’est que des notes ». Mais de même que certains mots ont du sens, certaines notes ont un impact, parce qu’elles manifestent une intention consciente. L’impact donne un sens aux notes et donc une émotion à la musique. Lorsqu’on joue avec l’ego, avec l’envie de recevoir et non de donner, ça suscite de la musique creuse. Donc je me suis mis à la recherche de tout ce qui pouvait me rapprocher de cet idéal de processus créatif que je recherchais. C’est passé par une recherche plus globale que la technique musicale, par l’approche philosophique qui est de l’ordre de l‘introspection, la psychologie, les mathématiques, et qui implique tous les savoirs. Par recherche et curiosité personnelle.

La musique faisait écho à la philosophie et la philosophie à la musique ?

C’est la même chose. La musique pour moi est le véhicule de tout cela, l’excuse ultime de tout cela. Pour quelqu’un d’autre cela aurait pu être un autre art ou même un artisanat. La philosophie a amplifié tout ce que je pouvais faire hors de la musique. En levant tous les blocages qui empêchent d’être créatif, on libère quelque chose, et à travers cette liberté il y a la musique qui peut naître et de l’amour qui se transmet. Tout est lié. La musique et la personne qui la joue. La musique, c’est le musicien. Plus on travaille qui on est, plus on ouvre sa source intérieure, plus la musique va être belle et tout va chanter !

John Cage dit : « La musique met l’âme en branle ». Philippe Manoury soutient, lui : « La meilleure musique pour moi c’est celle qui mobilise le plus de fonctions de mon être ». Comment réagissez-vous à ces propos de compositeurs contemporains ?

Ce n’est pas une question analytique, ni encyclopédique. Moi j’ai envie de ressentir quelque chose. C’est à ce stade que nous devons nous situer en parlant du sens de la musique. Le but n’est ni d’être brillant ou intelligent, ni même d’innover ou de trouver un nouveau style. La révolution industrielle n’est pas pour la musique. Le problème n’est pas dans la musique, il est dans ce que la musique contient. C’est comme si on te donnait un magnifique vase, mais dans lequel il n’y a rien. Ou un paquet cadeau magnifique, avec des trucs faits main, en or et tout, mais dedans tu ouvres et il n’y a rien. À quoi ça sert ? Moi, je mettrais dedans quelque chose que j’aime. Je pense que l’emballage doit être magnifique, mais à l’intérieur tu dois avoir quelque chose de rayonnant. Et de profond.

Pourquoi avoir choisi le Jazz pour exprimer votre élan créateur, votre source intérieure, votre amour des émotions ?

À cause de l’improvisation. J’avais besoin de trouver une manière de monter sur scène et d’exprimer ce que j’avais à exprimer. Pour moi le jazz est tellement complet, intellectuellement complexe et riche ! Il suppose la connaissance de nombreuses autres musiques. Il y a tout dans le jazz, plus cet aspect de l’improvisation qui permet d’imaginer un langage personnel. « Qu’est-ce que tu as à me dire sur ce morceau qui a déjà été joué deux millions de fois ? » Le jazz offre la possibilité d’une vraie recherche. C’est une musique dans laquelle on doit être vraiment compétent. Pour moi dans le jazz, il y a ce truc supplémentaire, qui est un espace d’expression très personnelle, toujours renouvelée si l’on est réellement artiste. Quand on improvise en étant à l’écoute de l’instant, comme chaque instant est différent, la musique aussi est différente à chaque concert. Même si ce sont les mêmes notes, la musique de chacune d’entre elles est différente. La musique est différente des notes, c’est cela que j’essayais de dire tout à l’heure.

La musique est différente pour chaque note. La musique est différente des notes.

Vous avez une approche du jazz très particulière. Choisie pour ce qu’elle est, c’est-à-dire liberté et création instantanée. Le jazz est certes l’expression de l’être et de l’individu, mais il est également, à l’origine, un mode d’expression collectif, celui des esclaves noirs américains. Il y a l’être, et dans l’être, il y a aussi l’identité. C’est ce que l’on retrouve dans votre approche du jazz. Une grande liberté qui va de Fauré à Britney Spears, en passant pas les grands standards, les compositions personnelles et la musique traditionnelle juive. Pouvez-vous nous expliquer ces choix ?

Pour moi ce n’est pas un choix, mais une nécessité. J’ai besoin de jouer les musiques que j’aime et j’aime beaucoup de choses. Je ne suis relativement pas trop vieux et j’aime bien jouer avec les objets que j’aime. Jung disait cela : « the mind plays with the objects it loves”. Le cerveau a toujours tendance à vouloir jouer avec les objets qu’il aime, par lesquels il est fasciné. Donc j’ai besoin de jouer avec les choses que j’aime. C’est comme les enfants…

Vous jouez comme un enfant… et vous jouez de la musique…

Exactement. Et avec les objets que j’aime et qui viennent du monde classique, de la pop, de la musique traditionnelle et des standards de jazz. Pour moi il n’y a pas de frontières : Fauré à côté d’Osse Shalom, c’est ça qui est beau pour moi. Le thème, le morceau, la composition sont en quelque sorte le véhicule, le paquet cadeau, qui peut être très beau. Mais ce que je mets à l’intérieur, le cadeau en lui-même est toujours le même et ce n’est pas moi, mais la chose par laquelle je suis traversé.

Le classique, les standards du Jazz, Gershwin, la pop. La surprise, c’est de trouver Osse Shalom dans vos disques. De trouver Yerushalaim shel Zahav. De trouver l’Hatikva. C’est la première fois dans le jazz que nous entendons des musiques qui font vibrer en nous une âme juive. Des musiques que vous jouez avec une très grande sensibilité. On sent que cela vient du plus profond. Pourquoi ces choix ? Quel rapport avec votre identité juive ?

Mon identité juive est quelque chose de très important, mais à quoi je ne consacre pas trop de temps, je dois dire. Elle fait tellement partie de moi ! Elle est inséparable de qui je suis, de la façon dont j’ai été formé intellectuellement et émotionnellement. Quand je ferme les yeux, les images que je vois sont liées à mon identité juive : ce sont des rencontres avec certaines personnes, des souvenirs de famille… Le fil conducteur de mon identité, c’est un sentiment. Ce ne sont pas des mots, ni une tradition ni des livres… C’est quelque chose que j’ai toujours senti à travers l’histoire des gens qui m’ont entouré, qui m’ont précédé. Quelque chose qui est parfois véhiculé par des regards, des gestes. Qui n’est pas intellectuel mais extrêmement palpable et présent pour moi. C’est vrai que je suis sensible depuis toujours aux énergies, aux vibrations. Mais je ne sais pas pourquoi j’ai ressenti ça.

Si je devais mettre des mots dessus, je pense que ce sentiment a à voir avec la notion de la mort, c’est-à-dire au fait d’être conscient de l’impermanence des choses… L’énergie inépuisable, la beauté, l’amour et la compassion. Il fallait juste se connecter à cette source, à ce fil-là et cela doit ouvrir des portes. Quand je parle comme ça, personne ne sait de quoi je parle. Nous nous sommes tellement éloignés de notre capacité à nous connecter à des sentiments, à des choses invisibles, des choses abstraites…

Le fil conducteur de mon identité, c’est un sentiment.

Votre être juif s’exprime dans tous les morceaux qu’on entend. Et surtout dans vos interprétations de « Osse Shalom » et « Hatikva ». Ce sont deux morceaux que j’adore, musicalement sublimes et… je ne sais pas, il y a des mélodies comme ça qui me sont proches et auxquelles j’ai plus de facilité à donner un sens. Osse Shalom, déjà, c’est une prière, c’est la dernière phrase du Kaddish. Et ça, malgré toute ma réticence envers le dogme de la religion, je dois reconnaître que c’est une évidence !
Une évidence émotionnelle, l’évidence d’un lien qui existe et résonne avec les deux notions qui me tiennent à cœur : d’un côté la mort, l’impermanence ; de l’autre l’amour, la paix. Et derrière tout cela, un lien extrêmement profond avec nos ancêtres, donc avec notre histoire. Pourquoi Hatikva ?

Hatikva, c’est mon histoire et l’histoire de chaque juif qui n’habite pas dans son pays. Et quand je le joue, c’est ma manière de retourner chez moi. C’est aussi ma famille, un pays qui a ses problèmes, mais qui reste magnifique, et qui occupe à mes yeux une place très importante : le peuple juif a un rôle à jouer dans le monde.

Comment réagissent les gens à vos concerts lorsque vous jouez Hatikva ?

Je n’ai jamais de problème avec ça. La plupart des gens ne savent pas ce que c’est. Soit ils viennent me voir en me disant : Ah, c’est marrant, on chante ça à l’église parce que c’est chanté un peu partout. (NDLR : le cantique chrétien « Oh ! Prends mon âme » est chanté dans les églises sur l’air de Hatikva). Donc la plupart des gens sont très émus quand on le joue et à chaque concert, c’est un moment très solennel. Un moment où l’on sent – et j’emploie ce mot avec parcimonie – une « communion » : quelque chose se passe, et ce n’est pas par hasard car cela arrive pratiquement à tous les concerts ! C’est vraiment un moment particulier du concert.

Que pensez-vous de la phrase de Bialik, qui dit à un moment que « la poésie, comme la musique, sont le reflet de l’âme nationale juive » ?

Je me méfie de tout ce qui est patriotique. Parce que je n’aime pas que la musique soit utilisée par des politiques. Pour moi, la musique est un acte d’amour et de partage, qui consiste à dire : « Regardez ce qu’il y a de plus beau et de plus profond dans ce peuple et dans ce pays-là, qui peut inspirer d’autres gens et donner de l’amour ! » Je suis là pour montrer les belles choses qui peuvent élever les gens. Mon but c’est ça. C’est de donner, de partager, de dialoguer.

Le cœur de notre entretien était la musique et l’on comprend que chez vous, elle vient de l’âme. Vous savez qu’on dit d’un chantre ou d’un Hazan qu’il « a la Néchama » (NDLR : l’âme). C’est quelque chose que l’auditeur ou le fidèle ressent et ne sait pas expliquer. On peut le ressentir à la synagogue ou dans un concert. Il me semble qu’on peut le ressentir dans votre musique. Dans la Genèse, on ne sépare pas l’âme du corps. Au moment où Elohim façonne l’homme à partir de la poussière détachée du sol, Dieu insuffle la vie et l’âme, « nichmat haïm » (Gen II, 7). Qu’évoque pour vous ce concept si particulier de Néchama ?

La Néchama, ça veut dire « âme » (et dans toutes les traditions, c’est une notion prédominante). Néchama vient du mot nechima, qui signifie respiration, donc le souffle qui arrive, mais en même temps, c’est notre racine – ça s’écrit différemment. Et nichma veut dire aussi «nous écouterons». La racine Chema, dans Chema Israël, c’est avec un ayin, pas avec un hé, mais il y a quand même des résonances dans l’âme. Et une résonance, c’est quelque chose que l’on entend et qui vibre. Or on sait que la néchama, c’est quelque chose qui vibre. D’ailleurs tout vibre, même cette table – d’une vibration infime, mais elle vibre !

Il y a des résonances dans l’âme. Et une résonance, c’est quelque chose qu’on entend et qui vibre. La néchama, c’est quelque chose qui vibre.

La néchama, on la trouve dans la liturgie, dans la fabrication de la musique, dans le souffle…

Et pourquoi la musique parle-t-elle à l’âme ? Parce que la musique vibre, comme l’âme. C’est un acte vibratoire et les vibrations, on le sait, ont tendance à se rapprocher et pas à s’éloigner, pour des raisons physiques. Et quand la fréquence des vibrations augmente, la fréquence la plus haute attire les fréquences proches. Quand la vibration est très forte, n’importe quelle fréquence en est affectée.

La vibration est dans la parole, dans la musique. Elle est intérieure. Elle porte l’énergie. La lumière aussi est une vibration. Mais les vibrations sont parfois difficiles à faire passer, à ressentir. La communication entre les gens est faite de vibrations et c’est peut-être pour ça que la musique permet d’exprimer sans les mots des vibrations intérieures parfois plus fortes que les mots.

Il y a aussi des gens qui communiquent sans se parler. Sauf que ces gens-là ne sont pas profanes, ils ont un certain niveau de recherche dans leur vie… Ils se regardent et ils savent déjà. Parfois on peut avoir ce sentiment, dans la vie de tous les jours : on regarde quelqu’un et on sait exactement ce qu’il pense et ce qu’il ressent.

Et la musique, pour vous, est une communication, et quand elle opère, une communion ?

Pour la communion, c’est comme pour la communication : il faut qu’il y ait au moins deux personnes. En fait il faut un minyan. D’ailleurs les concerts où il y a moins de dix personnes, ça ne marche pas ! (rires).

Discographie :
“Variations“ Label Laborie Jazz, 2005. Piano solo. On y trouve Osse Shalom et Yerushalaim shel Zahav
“A Time for Everything“. Laborie Jazz. 2007. Trio.
« Muse“. Laborie Jazz. 2009. Trio avec le quatuor à cordes Ebène.
« Follow the white rabbit ». Label ACT. 2010. Trio.
« Alter ego ». Label ACT. 2012. Quintet. On y trouve Hatikva.

Extraits à écouter sur : http://www.yaron-herman.com

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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