Divisions et pluralité du judaïsme contemporain

Le judaïsme contemporain est porteur d’une formidable énergie, dans son ensemble comme dans tous les courants qui le constituent. Le rabbin Yeshaya Dalsace s’attache à montrer toutes les spécificités des courants, leurs apports et parfois leurs limites dans une approche critique.

Le judaïsme contemporain se divise en grands courants idéologiques répartis sur une large palette dont les différences ne relèvent pas seulement du niveau ou des formes des pratiques cultuelles, mais surtout de différentes conceptions et approches du devenir du judaïsme dans le monde actuel. C’est ainsi que pour des raisons avant tout idéologiques et sociales sont apparus au XIXe siècle les grands courants qui traversent aujourd’hui le judaïsme. Ces conceptions divergentes sont toutes nées de la confrontation aux bouleversements apportés par la modernité, qui ont profondément affecté le monde juif. La grande masse des Juifs plus ou moins traditionnalistes ne s’attache pas à ces différences et fréquente indifféremment l’un ou l’autre mouvement et ce qui rapproche ces divers courants est certainement plus fort que ce qui les sépare. Mais il est important de bien nommer et de bien comprendre et c’est en examinant les différences, en les faisant ressurgir, que l’on peut saisir l’enjeu du devenir du judaïsme dans le monde contemporain.

C’est pour des raisons avant tout idéologiques et sociales que sont apparus au XIXe siècle les grands courants qui traversent aujourd’hui le judaïsme

Un judaïsme divisé

Aborder la question des courants du judaïsme, c’est aborder celle de l’orthodoxie, c’est-à-dire celle de la juste doctrine qui sous-tend tout système de pensée. Or le mot « orthodoxie » vient de l’univers chrétien où la question de la foi et du credo est centrale en opposition à un autre courant, considéré comme hétérodoxe, donc illégitime. Dans le judaïsme, le système est tout autre car le judaïsme fonctionne avant tout sur un corps social qui préexiste à la doctrine. Les Hébreux existaient avant la religion juive et celle-ci vint au service de leur libération, nous dit le livre de l’Exode et ce n’est pas anodin. Tout au long de l’histoire juive, la doctrine du judaïsme a évolué au gré des aléas qui venaient bouleverser la vie du peuple et en façonner l’identité et la sensibilité. Il en est de même aujourd’hui. En ce sens il n’y a pas d’orthodoxie juive, il n’y a que du judaïsme dans son sens le plus large. Pourtant, depuis le XIXe siècle, un mouvement porte ce nom et nous l’utiliserons donc dans cet article dans son sens strictement doctrinal, à ne pas confondre avec l’orthopraxie, la discipline de la pratique religieuse .

Dans le cadre français, il existe un déséquilibre sociologique entre les divers courants du fait de l’accaparement depuis quelques décennies de la structure consistoriale par l’orthodoxie, ce qui vient déformer la vision de l’observateur. Il faut donc prendre de la hauteur et examiner la question dans sa globalité sur l’ensemble du monde juif . Les autorités orthodoxes fonctionnent sur un mythe : le judaïsme authentique a toujours été orthodoxe depuis la nuit des temps ; on peut s’éloigner plus ou moins de la pratique, mais le point de référence demeure toujours l’orthodoxie ; le reste n’est que falsification. Cette vision manichéenne de l’histoire juive est particulièrement prégnante dans le judaïsme français et un « rideau de fer » est soigneusement maintenu par le rabbinat orthodoxe contre le reste du judaïsme discrédité à l’envi… Bref, les courants modernistes sont, en France, le plus souvent réduits à un rôle social subalterne, parfois utile, mais qui ne représente en rien un véritable projet et restent donc par définition méprisables. La réalité est bien évidemment tout autre et chaque courant du judaïsme représente un projet, une vision bien spécifique résultant de l’histoire. Chaque courant a sa pertinence et ses limites, que l’on ne peut comprendre et juger du haut d’une posture idéologique.
Le judaïsme n’a jamais été uniforme, il a toujours évolué et a toujours été traversé de courants de pensée parfois très divergents. Quiconque connaît a minima l’histoire, constate que la modernité n’a sur ce point qu’accentué une situation intrinsèque à une religion plus sociale que dogmatique.

Si des débats ont toujours existé, incarnés dans des courants divergents, plus ou moins organisés et plus ou moins pérennes, c’est que le judaïsme a toujours su maintenir un rapport vivace à la réalité de son temps et aux besoins réels du peuple juif confronté à des situations très différentes d’une époque à une autre. L’histoire juive a connu de grands traumatismes et parfois des changements radicaux : la destruction du Temple, l’exil, l’invention du judaïsme rabbinique à la suite de la divulgation du Talmud dans l’ensemble du monde juif. Parmi ces changements, il me semble incontestable que l’apparition de la modernité posa un défi gigantesque au judaïsme. Depuis le début du Moyen Âge, le judaïsme s’était peu à peu installé et uniformisé dans le rabbinisme talmudique au détriment de diverses survivances du passé, dont le karaïsme . Les Juifs, confrontés aux oppressions chrétiennes et musulmanes trouvaient un refuge apaisant dans un rabbinisme talmudique vécu comme sûr et éternel, au sein de véritables « cathédrales textuelles ». Mais progressivement, la modernité dont Spinoza fut l’une des prémices, ébranla ce parfait édifice. Les courants actuels du judaïsme sont le résultat de cet ébranlement.

Les défis de la modernité

La modernité pose un défi sans précédent à la religion, car elle remet en cause profondément les fondements mêmes de la foi. Nul ne peut désormais affirmer objectivement et encore moins prouver qu’il existe une divinité transcendante, on peut tout au plus y adhérer et y croire avec une certaine prudence. Le langage religieux classique, imagé et plein d’anthropomorphismes, dérangeait déjà Maïmonide en son temps (XIIe siècle), mais notre représentation du monde et de l’humain le rend encore plus décalé.

La modernité pose un défi sans précédent à la religion, car elle remet en cause profondément les fondements mêmes de la foi.

Dans les conditions de l’Émancipation, la loi juive n’a plus pour autorité que celle que l’individu veut bien lui accorder de son propre libre arbitre ; tandis qu’au Moyen Âge son autorité s’imposait, avec l’aide si besoin du bras séculier. Le Juif pieux, pour peu qu’il veuille être honnête et garder toute sa rationalité, est sans cesse remis en cause dans son mode de vie, sa foi, ses textes… par les connaissances nouvelles et les changements de la société. Jamais la tension n’a été aussi forte, la remise en cause aussi radicale ! Le principe de laïcité fait de la religion une affaire privée, un accessoire optionnel. La judéité peut même être vécue sur le seul plan culturel ou identitaire en se réclamant de l’athéisme le plus radical. Un Juif peut aussi rompre tout lien avec son groupe d’origine, sa tradition, son identité juive et se fondre tranquillement mais sûrement dans la part universelle de son identité, qu’elle soit européenne ou américaine… De nos jours 99 % des Juifs vivent au milieu de sociétés occidentales gérées par les principes de la modernité et sont exposés à la masse immense des connaissances scientifiques actuelles et au libre choix de la pratique religieuse. Les grands courants du judaïsme actuel sont tous issus d’une réaction à ces changements, soit en les contrant, soit en les intégrant.

L’orthodoxie

L’orthodoxie, si dynamique et visible aujourd’hui, est l’héritière d’un mouvement de défense face à la pression externe menaçant de remettre en cause la vie juive traditionnelle. C’est donc au sens propre un mouvement traditionaliste. Avant la modernité, la vie juive était plus ou moins pieuse, plus ou moins érudite, mais n’existait pas en opposition à des vents contraires massifs et en lutte contre des idées « subversives » susceptibles de saper les fondements d’un judaïsme remis en cause ; elle n’était donc pas orthodoxe, mais juive tout simplement. Les rabbins n’étaient pas sur la défensive face à des attaques internes et, au contraire, ils jouissaient d’une grande autorité. Ils ne cherchaient pas à établir systématiquement des barrières protectrices face à une modernité agressive.

L’orthodoxie s’inventa en fabriquant une carapace idéologique de plus en plus dure et en dressant des barrages sociologiques afin de protéger son public de toute idée ou connaissance considérée comme subversive.

Face au vent de la menace, qui se mit à souffler vers la fin du XVIIIe siècle et fut vite perçu avec une grande lucidité par les rabbins les plus conservateurs, l’orthodoxie s’inventa en fabriquant une carapace idéologique de plus en plus dure et en dressant des barrages sociologiques afin de protéger son public de toute idée ou connaissance considérée comme subversive. L’idéal est de ne pas être confronté à la science moderne ; c’est pourquoi les écoles strictement orthodoxes ne mènent pas vers le Bac et protègent leurs élèves de l’Université considérée comme un lieu de perdition . Face à la vulgarisation d’un certain savoir dont il est bien difficile de se protéger, on contre-attaque avec un discours fortement idéologique, parfois vulgaire, mais efficace sur la masse. C’est ainsi que l’orthodoxie juive a repris à son compte le discours créationniste protestant américain . On retrouve de nombreux points communs entre l’orthodoxie juive et les divers courants fondamentalistes protestants ou musulmans ; tous sont confrontés aux mêmes problèmes et avancent sur bien des points à peu près les mêmes arguments.

Le repli sur soi n’empêche guère la réflexion, ni une production exégétique intense ; sur ce point, le monde orthodoxe est très riche et a offert aux XIXe et XXe siècles de grandes figures rabbiniques. Cependant, cette production intellectuelle, tout en pouvant être d’une grande finesse, se heurte vite aux limites idéologiques que l’orthodoxie impose. L’orthodoxie produit de nombreux ouvrages, dont beaucoup de rééditions d’œuvres rabbiniques classiques. La Halakha est surinvestie, avec la publication d’un nombre étonnant de débats techniques ou théoriques dans ce vaste domaine. Mais l’analyse halakhique, si gratifiante pour la soif de raisonnement, joue aussi le rôle de refuge contre la modernité. Toute opinion critique est systématiquement censurée. L’orthodoxie n’a pas son pareil dans la production de jurisprudence (Moshé Feinstein, Menashé Klein, Ovadia Yossef…), mais est incapable des innovations juridiques nécessaires pour régler des problèmes inhérents au système, tels que le statut de la femme, le rapport au politique ou encore aux non-juifs… On observe en conséquence une politisation de la Halakha orthodoxe qui pousse au raidissement et à la surenchère.

Par ailleurs, l’orthodoxie a montré depuis l’après-guerre un dynamisme démographique et sociologique remarquable : après la profonde crise traversée au début du XXe siècle, qui voyait une désertion massive de sa jeunesse vers la sécularisation puis la catastrophe de la Shoah, elle a su reconstruire un dense réseau communautaire avec de dynamiques institutions éducatives. Contrairement aux autres Juifs, les orthodoxes ont tendance à se regrouper par quartiers exclusifs et ont même fondé des agglomérations indépendantes . L’individu vit autour de la structure communautaire et éducative : l’école des enfants, la yechiva des jeunes, le kolel ou beit hamidrach des adultes. Depuis une quarantaine d’années, l’orthodoxie attire particulièrement les « Juifs du retour », retournant à leurs racines, qui y trouvent une intensité religieuse incomparable et ce qu’ils pensent être une authenticité juive ressourçante.

Pour ceux qui y ont grandi, l’orthodoxie représente un cocon social imperméable et protecteur, mais dont il ne peut être que difficile de sortir. Les enfants d’orthodoxes qui le désirent ont du mal à aller vers le vaste monde, et la séparation avec leur milieu d’origine, vue comme une trahison par leurs proches, est le plus souvent douloureuse, voire traumatique. Depuis les années 1980 le Juif « frum » est devenu à la mode, on a vu apparaître, au cœur du monde orthodoxe, une surenchère dans la pratique et l’isolationnisme par rapport au reste du monde juif considéré comme impur et inauthentique. Les règles de la cachrout se sont renforcées, on ne se contente plus seulement de manger « glatt » , on met en place une véritable phobie des insectes microscopiques et on interdit la consommation de certains fruits et légumes considérés comme trop compliqués à examiner , on fait de la question de la chemita une affaire centrale, on récuse toute surveillance rabbinique qui ne viendrait pas des cercles les plus stricts.

On dresse ainsi de nouvelles barrières entre les plus exigeants et les autres. Un autre sujet qui a pris une grande importance est l’interdit de tout laxisme dans le contact entre le masculin et le féminin, en insistant sur les règles de pudeur et en prônant des excès inconnus auparavant : séparation stricte dans les mariages et fêtes et jusque dans les transports en commun. On voit même apparaitre la « burqa » juive chez certains groupuscules (femmes juives entièrement couvertes) ou des publicités pour des lunettes troublant la vue des hommes en voyage… ! Cette politique du « eux et nous » est classique dans l’histoire des mouvements religieux, mais si elle se poursuit, elle pourrait à terme faire de l’orthodoxie juive un groupe religieux isolé, séparé du reste du peuple juif.
Dans ses cercles les plus ouverts, l’orthodoxie ne recherche pas un tel isolement et maintient une certaine ouverture et un dialogue prudent avec la modernité et le reste du monde juif, tant que cela ne pose pas trop de problèmes. L’orthodoxie possède un avantage qu’aucun autre mouvement juif ne peut égaler : elle rassemble des croyants convaincus que le centre et le but de leur existence se trouvent exclusivement dans le judaïsme. La cause religieuse, vécue comme essentielle, mérite que l’individu s’y investisse totalement. L’orthodoxie parvient ainsi à mobiliser comme personne des troupes de militants convaincus, l’exemple des émissaires Loubavitch de par le monde restant le plus visible.

Il est donc incontestable que l’orthodoxie a prouvé une étonnante capacité, non seulement à résister à la modernité, mais également à redresser la démographie juive déficiente. Elle a su maintenir le feu de l’étude juive traditionnelle, l’apprentissage de l’hébreu textuel, les rites, un système éducatif traditionnel… Dans tous ces domaines, l’orthodoxie peut regarder de haut les autres courants du judaïsme, car aucun ne saurait concurrencer son bilan. Mais ce succès a un prix, un prix que la plupart des Juifs ne sont nullement prêts à payer : celui du repli sur soi, du dogmatisme ou au mieux de la naïveté, sans compter le sacrifice des femmes écartées du monde de l’étude juive et enfermées dans un statut inférieur. Pour l’immense majorité des Juifs d’aujourd’hui, l’orthodoxie ne saurait être une option. Derrière sa forte dynamique, l’orthodoxie reste donc fragile. Elle sait qu’elle ne peut convaincre au-delà d’un cercle restreint. La moindre porosité dans le système étanche et protecteur est susceptible d’ouvrir de véritables brèches et le système idéologique pourrait alors s’écrouler comme un château de cartes.

L’orthodoxie moderne

Il existe une petite orthodoxie moderne (modern-orthodoxy en anglais), essentiellement américaine et israélienne. Elle a cherché à maintenir une vie juive intense, à ne pas remettre en cause la tradition, à demeurer proche des grandes figures rabbiniques orthodoxes classiques tout en acceptant le savoir profane. Ce petit courant est particulièrement intéressant car il ose se confronter aux grandes questions du moment et vit pleinement la tension entre tradition et modernité. Il a donné de bons penseurs (Chaim Hirschensohn, Joseph Dov Soloveitchik, Yeshayahou Leibowitz, Eliezer Berkovits, David Hartman, Shimon Guershon Rosenberg…) et produit nombre d’ouvrages de qualité. Aux États-Unis, la modern-orthodoxy a fondé la prestigieuse Yeshiva University dont la devise est « Tora et science ». En Israël, cette mouvance a notamment été à l’origine du petit réseau des kibboutz religieux (seize en tout à l’heure actuelle) et du mouvement Tora Veavoda (aile gauche du Mizrahi). Pour autant, ce courant de la modern-orthodoxy n’est pas parvenu à conquérir les masses et il reste peu influent. Son attachement au monde rabbinique classique l’empêche de réellement prendre son indépendance et d’assumer pleinement la modernité.

Le mouvement Massorti

Le mouvement Massorti ne se veut pas un mouvement réformateur, mais la continuité du judaïsme historique et de sa dynamique qui a toujours été évolutive. Il est donc idéologiquement très proche de la modern-orthodoxy. C’est pourquoi il lui fallait être indépendant du mouvement réformateur, innovant jusqu’à la rupture, mais aussi de l’orthodoxie, bien trop fermée. Outre Atlantique, sa grande réussite fut d’être à l’écoute des masses de nouveaux immigrants, de leurs besoins, de leurs espoirs et de chercher toujours à leur apporter des réponses adéquates. Le mouvement Massorti créa une école rabbinique prestigieuse, d’abord en Allemagne à Breslau en 1854, puis en 1887 le JTS de New York. Il édifia la plus importante bibliothèque juive au monde (au JTS), un réseau dense et bien organisé de synagogues (United Synagogue), une école normale pour la formation de professeurs des écoles, un vaste réseau d’écoles juives, des camps d’été (Rama)… Il inventa le centre communautaire (une idée de Mordechai Kaplan) et le musée juif (celui de New-York). C’est ainsi que le mouvement Massorti devint dans la première moitié du XXe siècle un des principaux centres intellectuels du judaïsme dans le monde et toute une élite rabbinique y trouva l’atmosphère propice à des travaux remarquables .

Mais toute médaille a son revers. Le mouvement Massorti a fini par devenir une institution bien installée sur ses lauriers, mais en perte de vitesse. Son intellectualisme et son élitisme n’ont pas toujours su parler aux foules. L’énergie consacrée à la recherche profita essentiellement à un cercle d’érudits, bien peu aux Juifs de base déconnectés de l’étude juive.  En Israël, les Massorti d’origine allemande et d’Europe centrale fuyant le nazisme se fondirent dans le judaïsme traditionnel israélien. Malgré une bonne implantation dans l’université israélienne, ils ne parvinrent pas à réellement influencer l’évolution du judaïsme israélien assez vite noyauté par les cercles plus orthodoxes. La vague d’immigrants américains venus dans les années 1970 fonda le mouvement Massorti israélien actuel mais celui-ci n’est pas encore parvenu à peser d’un poids réel dans le débat religieux national.
L’un des défis pour le mouvement Massorti aujourd’hui est de parvenir à maintenir en son sein un solide noyau pratiquant justifiant la revendication de judaïsme historique et donc halakhique par ce mouvement. Le mouvement Massorti se doit de trouver une nouvelle dynamique et revitaliser ses fondamentaux : pratique sérieuse des mitzvot, réel pluralisme et exigence intellectuelle. Il en a la capacité mais doit faire face, non seulement à des débats internes parfois déchirants, mais à un individualisme conquérant, renforcé par un scepticisme délétère pour le judaïsme traditionnel chez la majorité du public juif. Le talmudiste David Weiss-Halivni a bien exprimé ce paradoxe : « Avec les gens avec lesquels je peux discuter, je ne peux pas prier ; mais avec les gens avec lesquels je peux prier, je ne peux pas discuter… » Dans son projet, le mouvement Massorti voudrait réussir la gageure de joindre les deux camps.

« Avec les gens avec lesquels je peux discuter, je ne peux pas prier ; mais avec les gens avec lesquels je peux prier, je ne peux pas discuter… » David Weiss-Halivni

C’est aussi cette nuance d’entre-deux, entre tradition et modernité, « cette ligne de crête », comme l’exprime le rabbin Rivon Krygier, qui fait tout l’intérêt de la pensée Massorti et son caractère unique. Celle-ci est étroitement liée à une théologie de l’histoire, parce que le judaïsme s’avère être un vaste phénomène historique, dynamique et évolutif sous les bons auspices de la « providence » et de l’inspiration. Cette vision de l’histoire accorde une grande importance à l’identité juive, au peuple juif dans toutes ses composantes et à la destinée collective. La spiritualité juive trouve expression dans le creuset de l’identité juive. La pensée Massorti est donc particulièrement sensible à la langue hébraïque, à la littérature juive classique et contemporaine, aux rites, à la musique et aux arts, mais aussi à la volonté d’indépendance nationale… La pensée Massorti se veut donc optimiste car elle croit en l’énergie spirituelle juive et en la capacité du peuple juif à produire, à renouveler, même si cela ne va pas toujours dans le sens qu’on attendait.

Le judaïsme libéral

Le mouvement réformé ou libéral est né d’une volonté déclarée de changement radical, même si les débuts ne se firent que très progressivement. Les premiers libéraux, au XIXè siècle, voulurent passer outre le judaïsme médiéval et le légalisme talmudique afin de revenir aux fondamentaux de la morale prophétique et créer un judaïsme compatible avec la rationalité kantienne triomphante et le scientisme naissant. Le principe était que le judaïsme doit s’adapter à l’esprit du temps et exprimer une spiritualité en phase avec la mentalité du large public. On délaissa la minutie des rites et le système des mitzvot au profit du message spirituel et moral. On rejeta le particularisme juif pour mettre l’accent sur l’humanisme et l’universalisme biblique. On délaissa l’idée d’une destinée collective au profit d’une vie spirituelle individuelle quasi déiste, conformément au positivisme du XIXè siècle. En 1885, à Pittsburg aux États-Unis, la réunion des rabbins réformés rejeta l’idée de révélation tout en reconnaissant le génie biblique, rejeta tout rituel non conforme à « l’élévation de l’âme » , rejeta l’idée de nation juive et de retour à Sion… Avec les années, une part du mouvement libéral revint un peu en arrière pour renouer avec un judaïsme plus traditionnel. Le libéralisme français actuel est pour sa part assez conservateur et ne reflète pas la radicalité du mouvement Reform américain, ni celle des débuts de la communauté de la rue Copernic. Mais pour le mouvement libéral, même français, la loi juive, la Halakha, ne représente pas une stricte autorité.

Un esprit imprégné du système des mitzvot trouvera ce judaïsme bien éloigné de la praxis à laquelle il est attaché. Pourtant, le judaïsme libéral est un succès. Il a su offrir un discours audible pour quantité de Juifs occidentalisés et imprégnés de rationalisme positiviste. Il a su innover, s’adapter, inventer de nouvelles pratiques, alléger un judaïsme traditionnellement très formaliste, soulever des problématiques délaissées par d’autres… Il a mis l’accent sur l’esthétique du culte et l’a rendu apte à parler à bien des Juifs peu religieux. Sa rupture renoue avec un esprit juif, libre et productif, qui traverse toute l’histoire juive depuis le souffle prophétique et c’est là qu’il puise sa légitimité.

Un esprit imprégné du système des mitzvot trouvera ce judaïsme bien éloigné de la praxis à laquelle il est attaché. Pourtant, le judaïsme libéral est un succès.

Mais l’assouplissement des rites et de la pratique individuelle au profit d’un discours moral a fortement fragilisé la communauté libérale américaine confrontée à des problèmes de transmission et à des taux de mariages mixtes défiant toute concurrence. Son rejet de la dimension nationale juive l’a non seulement tenu à distance de l’aventure sioniste, mais a affaibli l’identité juive et la yiddishkeit d’une grande part des membres du judaïsme réformé. En cela, comme se plaisent à le souligner ses détracteurs, le judaïsme libéral est souvent la dernière étape avant la totale assimilation, à la génération suivante. Mais là encore, on doit voir l’ensemble de la problématique et le mouvement libéral demeure puissant, inventif et actif et pourrait surprendre ceux qui voudraient déjà le voir affaibli.
En France, le judaïsme libéral a introduit la Bat Mitzva active, le Yom Hashoah, les premières femmes rabbins et produit depuis quelques années une excellente revue sur le judaïsme : Tenoua… Il a donc prouvé son dynamisme.

Le judaïsme reconstructionniste

C’est un petit mouvement américain, issu d’une scission avec le mouvement Massorti, basé sur la pensée de Mordechai Kaplan (1881–1983) . Il est audacieux dans ses innovations et se trouve à mi-chemin entre les Massorti et les libéraux. Il veut, comme son nom l’indique, non pas réformer le judaïsme, mais le « reconstruire », lui insuffler un souffle nouveau. Conformément aux écrits de Kaplan, l’idée de surnaturel, même au niveau du divin ou de la révélation, est considérée comme obsolète. On rejette l’idée de peuple élu, de Messie incarné dans une personne, de révélation surnaturelle à Moïse et bien sûr de miracles… L’accent est mis sur le judaïsme en tant que civilisation et la production contemporaine compte autant que celle du passé.

Le judaïsme renewal

Il s’agit plus d’une mouvance que d’un mouvement organisé, mais elle mérite d’être signalée. Il s’agit d’un mélange de pensée hassidique et de New Age (méditation, mystique…). C’est un judaïsme qui met l’accent sur l’accomplissement spirituel individuel. Il se veut post-orthodoxe et différent des grands mouvements modernes classiques trop préoccupés de rationalité. Il est issu de la contre-culture américaine et de la rencontre entre tradition juive et phénomène hippie. Il a pour maître à penser le rabbin Zalman Schachter-Shalomi, un compagnon de Shlomo Carlebach (le rabbin chanteur et guitariste) qui, comme ce dernier, fut un proche du rabbi de Loubavitch et qui, comme lui, prit ses distances avec le mouvement Habad engoncé dans une vision fondamentaliste et sectaire du hassidisme. Le judaïsme renewal se veut ouvert sur le monde et s’intéresse à la spiritualité universelle, il puise dans la cabale, mais aussi dans le soufisme et le bouddhisme. Ce mouvement prend de l’ampleur et son influence, qui va bien au-delà du cercle de ses adeptes, se retrouve un peu partout dans le monde, notamment en Israël.

Le judaïsme non religieux

Le judaïsme séculier est lui aussi né de la modernité. Je me permets de le compter parmi les grands courants du judaïsme contemporain, au même titre que les courants religieux, car il est une composante centrale du judaïsme contemporain. Le Juif séculier revendique son absence de pratique et de croyances religieuses, il est en nette rupture avec la tradition. Mais pour autant, il clame haut et fort son identité juive et la culture qui va avec. L’existence avant la Shoah de fortes concentrations de populations juives vivant une forme d’autonomie culturelle, grâce notamment à la langue yiddish, facilita l’émergence d’une véritable culture et identité juive laïques. Mais la Shoah et les purges staliniennes éradiquèrent ce terreau favorable en Europe. En Amérique, la forte intégration à la culture américaine dominante rend impossible toute autonomie culturelle. On peut néanmoins défendre l’idée de culture juive séculière à travers l’identité et la production d’œuvres juives en diverses langues et fort nombreux sont les Juifs à vivre ainsi leur judaïsme. Israël, grâce notamment à la langue hébraïque et à la spécificité nationale, est le lieu d’une culture juive qui va de soi. C’est pourquoi le sionisme, qui est avant tout un mouvement non-religieux d’émancipation nationale, est une réussite extraordinaire. Le sionisme a changé profondément l’identité juive en créant un nouveau type de Juif : l’Israélien. Ce qui fait véritablement l’identité israélienne, c’est la langue hébraïque, le vécu dans le pays, la conscience d’une destinée collective, l’épreuve initiatique que représente le service militaire. Pour le judaïsme séculier, les définitions religieuses de l’identité juive telles que la nécessité d’une ascendance maternelle, n’ont plus cours, elles sont arbitraires et ne reflètent pas la réalité sociologique et psychologique. La judéité est avant tout affaire de sentiment personnel, d’appartenance à un collectif, à une sensibilité, à une culture, dont les limites sont floues et par définition extensibles.

Dynamisme du judaïsme pluriel

On constate à l’examen de ces différents courants un formidable dynamisme du judaïsme contemporain qui a su se réinventer, innover ou au contraire maintenir un mode de vie ancestral, créer de nouveaux modèles comme celui de l’existence étatique et évoluer sur bien des dossiers. L’idée que l’orthodoxie est la seule capable de maintenir un judaïsme fort est un mythe. Les autres courants ont largement prouvé leur capacité à proposer des réponses viables aux problèmes nouveaux auxquels le monde juif se confronte. De son côté, l’orthodoxie a montré sa capacité à éloigner du judaïsme tout autant qu’à en rapprocher. Il n’y a donc aucune raison de placer un courant au dessus des autres : chacun comporte avantages et faiblesses dans sa pratique, comme dans sa doctrine et répond surtout à des demandes différentes. Le pluralisme juif qui prévaut depuis le XIXè siècle est une chance, de même que la Haskala, dont le bilan est largement positif.

Conclusion

On sait que la religion relève du jeu social (Durkheim), mais vient également répondre à des besoins psychologiques individuels (Freud). Certains individus ont besoin d’un tissu social très structuré, d’autres non. Certains ont besoin de certitudes, d’autres préfèrent le vertige du doute… La Tora est censée avoir soixante-dix facettes et parler toutes les langues humaines, la langue des simples comme celle des philosophes, celles des naïfs comme celle des critiques, celle des rationalistes comme celle des mystiques, celle des conservateurs comme celle des progressistes.

Face à une telle palette de choix, chaque Juif devrait réfléchir en conscience à son inscription dans un projet ou un autre et ne pas seulement se laisser aller au gré de l’inertie collective ou familiale, ce qui ne veut pas dire exclure les autres, ni les dénigrer. Nombreux sont aujourd’hui les Juifs qui fréquentent plusieurs mouvements en même temps, en choisissant ce qui leur convient chez chacun. Les influences mutuelles ne se comptent plus.  Plutôt que de continuer à entretenir un antagonisme basé sur des crispations idéologiques dépassées, les différents mouvements, en France comme ailleurs, s’ils le voulaient, devraient pouvoir trouver des plateformes communes et une collaboration effective sur quantité de dossiers, à partir du simple principe que l’union fait la force et que ce qui rassemble est plus essentiel que ce qui divise ; on peut rêver… Mais c’est le rêve biblique du Chalom entre les diverses tribus, essentiel pour la justification même du titre et du projet « Israël ».

Yeshaya Dalsace, rabbin de la communauté Dor Vador. Créateur et rédacteur du site www.massorti.com

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

Laisser un commentaire

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.