Le mouvement libéral et la halakha

Stephen Berkowitz retrace la genèse et l’histoire du mouvement libéral dans ses rapports à la halakha. Si l’autonomie personnelle constitue une valeur centrale dans ce mouvement, la relation à la halakha, qui ne peut être définie comme un simple rejet, varie au contraire en fonction des pays et de l’évolution historique du courant libéral.

Contexte historique

Selon le professeur Arnold Eisen, recteur du Séminaire Théologique Juif (Jewish Theological Seminary, l’école rabbinique du mouvement Massorti à New York), le peuple juif et le judaïsme ont subi respectivement deux traumatismes au contact de la modernité : l’Émancipation et les Lumières.

En devenant citoyens (l’exemple français) ou en luttant pour la citoyenneté (l’exemple allemand), les Juifs, notamment ceux qui résidaient dans les villes, se détachent progressivement de leur communauté historique. Cet éloignement s’accompagne d’un relâchement de la pratique des mitzvot car la halakha ne sera plus considérée comme une loi et son autorité sera contestée. D’une manière générale, le judaïsme devient moins pertinent à leurs yeux, en raison de leur volonté d’intégration et de leur désir de participer à la société.

Les idées progressistes des Lumières placent l’homme au centre de l’univers et affirment qu’il peut avoir accès à des vérités spirituelles, indépendamment des religions révélées, grâce à la raison et à la recherche scientifique. En effet, avec le lancement de la Wissenschaft des Judentums (la Science du Judaïsme) en Allemagne, à partir de 1819, savants et rabbins vont étudier la tradition juive d’une façon critique et découvrir ainsi l’aspect évolutif du judaïsme. Désormais, l’homme moderne appréhendera la religion, non pas comme quelque chose de statique mais comme un phénomène en mouvement.

Par ailleurs, les premiers rabbins réformateurs, s’inspirant de la pensée de Hegel, vont théoriser la notion d’essence du judaïsme. Ils élaborent un noyau central d’idées qui, malgré les aléas de l’histoire, reste intact au fil du temps : la croyance en un Dieu unique, une exigence éthique, la recherche de la vérité, la poursuite du bien et de la justice. En même temps, ils soutiennent l’idée que les manifestations extérieures du judaïsme, telles que les lois alimentaires ou le port du tallit, ne faisant pas partie de ce noyau central, peuvent donc être adaptées, voire même abandonnées.

On observe ici que la théologie l’emporte sur la halakha, et que les convictions idéologiques prennent le dessus sur la notion du “joug des commandements”, le devoir de se soumettre aux commandements.
De plus, le mouvement libéral naissant remet en question l’autorité de l’héritage talmudique et privilégie le judaïsme biblique voire prophétique, où seuls les commandements éthiques, à la différence des commandements rituels, permettent l’élévation spirituelle. Le mouvement considère aussi que le judaïsme est fondamentalement universel, avec une responsabilité vis-à-vis des nations, et que les Juifs n’ont pas de destin propre. Ce qui explique que dans la liturgie libérale, les références à la reconstruction du Temple, aux sacrifices, au rassemblement des exilés et au retour à Sion, soient supprimées.

Avec l’Émancipation et les Lumières en Europe, la liberté et l’individualisme aux États-Unis, une valeur nouvelle émerge, en opposition au cadre de la halakha : l’autonomie personnelle. Désormais, le choix de respecter ou non telle ou telle prescription, procèdera de la personne. Il y a donc une translation de l’autorité vers l’individu. « Le judaïsme et toute religion deviennent quelque chose de personnel, la conscience de l’homme », ainsi s’exprime le rabbin Walter Jacob.

le mouvement libéral naissant remet en question l’autorité de l’héritage talmudique et privilégie le judaïsme biblique voire prophétique.

Anti- halakhique ? non-halakhique ? post-halakhique ?

Le mouvement libéral entretient avec la halakha des rapports qui varient selon son histoire, ses tendances et les pays. Par exemple, aux premiers temps du mouvement, on recourt à la halakha pour promouvoir ou justifier les modifications dans l’office public telles que la prière récitée en langue vernaculaire, la suppression de certains piyoutim et l’usage de l’orgue. Ainsi, en Allemagne, pour justifier les innovations proposées par le Temple libéral de Berlin, Eliezer Liebermann publie en hébreu en 1818 à Dessau deux ouvrages : Nogah ha-tsedek avec des techouvot (responsa) signées par un certain nombre de rabbins : Shem Tov Samun de Livourne, Jacob Recanati de Vérone, et Aaron Horin de Arad (Hongrie), et Or Nogah, un traité halakhique dans lequel Liebermann exprime un certain nombre de convictions philosophiques relatives à l’éducation hébraïque des enfants.

Puis, aux États-Unis où l’expression la plus radicale du mouvement libéral s’impose et opère une rupture avec la halakha, la tendance anti-halakhique s’affirme. En effet, dans la majorité des communautés américaines, on observe l’abandon des pratiques traditionnelles, même chez les rabbins… Cette tendance reste majoritaire jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Un rapprochement avec la halakha commence à s’amorcer au plan rabbinique quand la Central Conference of American Rabbis (fondée en 1889 par Isaac Mayer Wise) crée un Responsa Committee au début du XXème siècle, qui reste cependant relativement inactif. C’est surtout à partir des années cinquante que Solomon Freehof produit une vaste littérature de responsa.

Par ailleurs, son successeur Walter Jacob, ainsi que le rabbin Moshe Zemer fonderont dans les années 1980, le Freehof Institute for Progressive Halakha. En ce qui concerne la question de la méthode d’analyse et l’étude de la loi, Moshe Zemer explique que : « Les Juifs libéraux (…) ont soutenu une recherche destinée à découvrir les principes latents de la Halakhah et de la tradition juive et à les appliquer ensuite à la prise de décisions halakhiques. Cette position théologique de l’autorité divine de la Halakhah, associée à une sensibilité aux concepts éthiques, à une spiritualité intérieure et à la justice sociale, est le facteur crucial des opinions formulées par les halakhistes libéraux. » Site de la Communauté Israélite Libérale de Genève (Beth Gil). Zemer, qui s’adresse à une population libérale plus traditionaliste en Israël, a écrit un livre sur les aspects dynamiques, éthiques et évolutifs de la halakha traditionnelle… Voir son Evolving Halakha : A progressive approach to traditional Jewish law, Woodstock, Jewish Lights, 1999. Et pourtant, dans ce mouvement qui considère que les principes de liberté et d’autonomie sont à égalité avec la halakha, il n’y a pas de consensus sur la définition de la halakha, son autorité, et son fonctionnement. Chaque rabbin peut effectivement décider des orientations en matière de pratique pour sa communauté. Le mouvement libéral est-il non-halakhique ?

Voici comment Freehof explique la prise en compte de la halakha : « the law is authoritative enough to influence us, but not so completely as to control us. The rabbinic law is our guidance but not our governance. »

Bien qu’on constate un retour vers plus de pratique chez les rabbins et chez les laïcs depuis une trentaine d’années, le Rabbin Mark Washofsky, auteur d’un guide pour la pratique religieuse, confirme qu’aujourd’hui : « the boundaries of rabbinic authority are fluid, always open to discussion. This must surely be the case in a movement dedicated both to the principle of personal religious autonomy and to the obligations that flow from a commitment to Jewish life and faith. »

Même s’il est entendu que le mouvement libéral n’est pas un mouvement halakhique au sens traditionnel du terme, il était important pour certains rabbins d’apporter des précisions. Le rabbin John Rayner explique que la halakha est notre façon de « comprendre ce que Dieu nous demande de faire. » Pour Rayner, les devoirs éthiques sont l’expression de la volonté divine tandis que les devoirs rituels n’ont pas le même statut. Le rabbin Gunther Plaut propose une idée intéressante : remplacer halakha par un autre terme, halikha, la marche, pour décrire comment les individus pratiquent.

Pour la majorité des Juifs qui vivent dans la diaspora aujourd’hui, l’autorité rabbinique a peu d’incidence sur la relation qu’ils entretiennent avec la tradition juive. Aux États-Unis, il n’y qu’une minorité de Juifs qui s’affirme religieuse. Le judaïsme, pour les autres, est plutôt un phénomène culturel, identitaire ou familial.Darren Levine, un jeune rabbin libéral affilié à une communauté libérale alternative à Manhattan, déclare : « Ce n’est pas la pratique de la communauté qui définit l’alliance aujourd’hui, mais plutôt une relation en constante évolution entre la personne et son héritage culturel, Israël, la communauté locale, la communauté d’Israël, la prière, Dieu et soi-même.

Serait-il plus approprié alors d’utiliser le terme « post-halakhique » pour décrire l’époque actuelle ? C’est l’opinion d’un certain nombre d’observateurs, notamment le Professeur Shaul Magid qui se réfère d’ailleurs au mouvement libéral comme « Neo-Reformed ». Pour la majorité des Juifs non-orthodoxes, la loi juive ne fonctionne plus selon des modalités traditionnelles. Ceci est confirmé par Rachel Adler du Hebrew Union College à Los Angeles . Elle s’inspire de l’œuvre de Robert Cover, professeur de droit à Yale University, qui démontre que la loi fonctionne toujours, dans toutes les sociétés et à toutes les époques, selon deux modalités : l’approche « impérialiste » dans laquelle l’autorité et l’application sont fondamentales, et l’approche « juris-génératrice » où la loi représente une « paidea » (éducation), l’idéal le plus noble d’une communauté, faisant partie de son narratif historique. À travers cette modalité, la loi est donc adaptée et modifiée au fil du temps avec le souci de la rendre toujours plus juste, et de l’adapter aux besoins de la société. Adler considère que la première approche correspond à celle des rabbins du Talmud et des décisionnaires d’aujourd’hui, tandis que la deuxième approche est celle qui est à l’œuvre dans les ajustements religieux non seulement chez les Juifs libéraux mais chez la majorité des Juifs non-orthodoxes aujourd’hui.

Stephen Berkowitz, rabbin. Maîtrise en littérature française de la Temple University. rabbin de communautés libérales ou réformées aux États-Unis, en France et en Belgique. Rabbin visiteur de la Communauté Juive Libérale de Montpellier et référent pour l’Union Juive Libérale de Strasbourg. Dernière publication : collaboration au Dictionnaire du judaïsme français depuis 1944, Jean Leselbaum et Antoine Spire (Le Bord de l’Eau, 2013).

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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