Edito n°3 | An

Par Philippe Chriqui

Avant d’être élu, le peuple élu n’est pas peuple. C’est l’électios de façon allusive dans la Tora, mais explicitées dans le Talmud (Sanhédrin 56a). Elles concernent tous les hommes avant même l’apparition du premier des Hébreux. Elles montrent que l’élection est d’abord celle de l’humanité toute entière. Forçons encore le trait. Moïse, au seuil de sa mort, réunit son peuple pour lui répéter toute la Loi d’Israël (introduction du livre Devarim, le Deutéronome). Rachi explique que ce discours se fait « en soixante-dix langues », ce qui dans la Bible correspond précisément à toutes les langues de l’humanité (Babel). La Loi qui porte l’élection est une loi pour tous.

Avant d’être élu, le peuple élu n’est pas peuple. C’est l’élection qui fait le peuple d’Israël.

L’élection n’est pas une distinction, mais une responsabilisation. L’élection n’est jamais traitée comme une distinction-élévation, mais comme une distinction-séparation : « acher bahar banou mikol ha’amim » répète la liturgie (« qui nous a séparés des autres peuples »). Dans la Tora, la séparation (entre lumière et ténèbres, sacré et profane, etc.) correspond à un processus de création. Le peuple élu hérite non pas de la capacité à dominer les autres peuples, mais de la responsabilité d’assumer la Loi divine, de porter sa parole en héritage et de relayer un message moral et religieux. Le peuple ainsi chargé de la Tora devient un peuple témoin, distingué par le poids qu’il porte et non par un quelconque privilège. C’est avant tout d’une responsabilité d’ordre spirituel et non d’une supériorité ethnique ou politique dont il s’agit.

La reconnaissance d’autrui, chemin spécifique de l’universel. L’élu c’est l’Autre. C’est l’étranger. Celui qui n’oublie pas qu’il a été lui-même étranger en Égypte, avant même d’avoir été élu. La distinction d’Israël est l’élection de l’étrangeté elle-même (Julia Kristeva). Par l’élection, le judaïsme s’affirme dans la défense d’une forme d’ultra-particularisme. À travers la revendication de sa propre reconnaissance, il invite à la reconnaissance de tout autre, aussi irréductible et particulier soit-il. L’autre, pour peu que l’on parvienne à le reconnaître, à voir son visage comme dirait Levinas, devient Homme. Le Juif, par son irréductible singularité, est l’étrangeté du monde, l’altérité dont il porte le témoignage. Son élection indique que par sa singularité, tout humain est autre, donc élu. C’est à cette conception de l’universel que nous conduit, du point de vue éthique, la vision juive de l’élection. Le particularisme juif est un chemin vers l’universel.
Ainsi compris, il doit permettre d’éviter l’écueil du repli ethnocentrique.

L’élection invite les hommes à la sainteté. Tous les Juifs ne sont pas élus, mais sont invités à le devenir comme le sont tous les hommes.

« Soyez saints parce que Je suis saint ». Tel est la partie du verset que l’on omet souvent en citant les sources de l’élection. Plus encore qu’une conception politique, éthique ou religieuse, l’élection est un programme hautement spirituel et humaniste. Une injonction divine à élever l’humain au-delà de lui même et au-delà des Nations, à se sublimer pour viser le très haut. L’élection invite les hommes à la sainteté. Un objectif certes inatteignable mais une ligne de vie. Tous les Juifs ne sont pas élus, mais sont invités à le devenir comme le sont tous les hommes. L’élection ne relève pas de l’être mais du devenir.

Alors que faire de notre élection ? L’assumer sans arrogance. La nier serait nous renier. L’élection fait partie intégrante de notre identité juive. Parce qu’elle est insaisissable, elle est une merveille. Parce qu’elle est inatteignable, elle est sublimation. L’élection est une charge, mais comme pour Sisyphe, il faut imaginer l’élu heureux.

Philippe Chriqui
Directeur de la rédaction

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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