Le primat de l’écoute

Pour le psychanalyste Jean-Pierre Winter, Freud serait le seul penseur d’origine juive à avoir fait de l’interdit de la représentation divine, au-delà de son utilisation contre l’idolâtrie, l’essence même du judaïsme – et le  cœur de la psychanalyse. Il est lié dans les deux cas à l’impossibilité de se représenter la transcendance, et a conduit au primat de l’écoute.

Par Jean-Pierre Winter, psychanalyste ; enseignant à l’Université populaire du judaïsme.

« Rabbi Yohanan disait : Mardochée descend de la tribu de Benjamin. Pourquoi l’appelait-on Juif ? Parce qu’il refusait de rendre un culte aux idoles. Or tout homme qui refuse le culte des idoles est appelé Juif… ».
Talmud de Babylone. Traité Meguila.

Freud, audacieux et solitaire – L’écoute au cœur du judaïsme.

À ma connaissance, Freud semble être le seul penseur d’origine juive à avoir accordé au deuxième Commandement, celui de l’interdit de la représentation, une place centrale dans l’édification du judaïsme. Encore aujourd’hui, je n’en reviens pas de son audace et surtout de sa solitude dans ce projet. Bien sûr, les penseurs juifs, notamment les plus anciens comme les talmudistes et plus tard certains cabalistes, savent l’importance de cet interdit et en parlent, mais en le cantonnant à la lutte contre l’idolâtrie. Tous les textes qui sont à notre disposition tournent autour de cette question : comment combattre l’idolâtrie ? Pour eux, ce commandement a essentiellement pour fonction de contourner la tentation idolâtre. Avec des variantes : par exemple, Maïmonide va multiplier les interdits qui découlent de ce Commandement, mais il ne s’en soucie que dans la mesure où ils lui permettent de définir un judaïsme entendu comme monothéisme opposé à la barbarie idolâtre.

Freud fait un pas supplémentaire, un saut qualitatif d’une importance capitale, même pour penser la question des images aujourd’hui : la télévision, internet, la publicité, etc. Certes, il dit qu’il s’agit de lutter contre l’idolâtrie ou, en termes analytiques, contre le fétichisme par exemple, mais il ajoute qu’il s’agit surtout de lutter contre une forme de barbarie brutale associée au paganisme. Pour Freud, la vraie centralité du propos est l’effet qu’a sur le psychisme le fait qu’il existe un interdit écrit de la représentation. Quelle en est l’importance, non pas en termes théologiques mais pour la construction des sujets ? Est-ce qu’une société dans laquelle prévaut le statut de l’image, et une société dans laquelle la représentation du vivant par l’image et la sculpture est dite interdite, sont semblables ? Indépendamment du fait de savoir si cet interdit est respecté à la lettre ou pas, notons qu’il vient immédiatement après que Dieu se soit présenté. Le premier Commandement n’est pas un commandement à proprement parler, c’est une carte de visite, et pas n’importe laquelle : « Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir d’Égypte, de la maison de l’esclavage. » Notons qu’elle diffère de ce qu’on trouve dans le Coran : « Je suis le Dieu créateur et recréateur. » Dans les Dix Commandements, Dieu ne se présente pas comme le Dieu créateur mais comme le Dieu de la libération.

Un commentaire talmudique demande pourquoi Dieu ne se présente pas comme celui qui a créé le ciel et la terre. La raison en est simple : il aurait pu le dire mais alors il aurait fallu le croire sur parole car il n’y avait pas de témoins. À l’inverse, il y a des témoins pour : « Je suis l’Éternel ton Dieu qui t’ai fait sortir d’Égypte, de la maison de l’esclavage. » Ce Dieu qui a libéré les Hébreux de la maison de l’esclavage déclare immédiatement : « … Tu ne te feras point d’idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, en bas sur la terre ou dans les eaux en-dessous de la terre… » Selon le Talmud, l’ordre de présentation a une importance certaine et c’est donc par là qu’il faut commencer, ce qui confirme l’intuition de Freud. Le fait est que les Dix Paroles ne commencent pas par : « Tu honoreras ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent sur la Terre. » Ni par : « Tu ne voleras point. ».

Freud semble être le seul penseur d’origine juive à avoir accordé au deuxième Commandement, celui de l’interdit de la représentation, une place centrale dans l’édification du judaïsme.

Bien sûr, tous les théologiens juifs et non juifs ont pris la mesure du fait qu’un tel commandement existait. Freud se fait-il l’héritier de cette position en créant la psychanalyse ? Pour amorcer une réponse, recourons aux premières pages de L’introduction à la psychanalyse.
« La première difficulté (sous-entendu dans la transmission de la psychanalyse) est inhérente à l’enseignement même de la psychanalyse. Dans l’enseignement de la médecine, vous êtes habitués à voir… Par malheur, les choses se passent tout différemment dans la psychanalyse. Le traitement psychanalytique ne comporte qu’un échange de paroles entre l’analysé et le médecin.

Le patient parle, raconte les événements de sa vie passée et ses impressions présentes, se plaint, confesse ses désirs et ses émotions. Le médecin s’applique à diriger la marche des idées du patient, éveille ses souvenirs, oriente son attention dans certaines directions, lui donne des explications et observe les réactions de compréhension ou d’incompréhension qu’il provoque ainsi chez le malade. L’entourage inculte de nos patients, qui ne s’en laisse imposer que par ce qui est visible et palpable, de préférence par des actes tels qu’on en voit se dérouler sur l’écran du cinématographe, ne manque jamais de manifester son doute quant à l’efficacité que peuvent avoir de « simples discours », en tant que moyen de traitement. Cette critique est peu judicieuse et illogique. Ne sont-ce pas les mêmes gens qui savent d’une façon certaine que les malades « s’imaginent » seulement éprouver tels ou tels symptômes ? Les mots faisaient primitivement partie de la magie, et de nos jours encore, le mot garde beaucoup de sa puissance de jadis. (…) Ne cherchons donc pas à diminuer la valeur que peut présenter l’application de mots à la psychothérapie et contentons-nous d’assister en auditeurs à l’échange de mots qui a lieu entre l’analyste et le malade. ».

Voilà un des textes qui met en jeu ce qui sera théorisé comme conflit entre la pulsion scopique et la pulsion invoquante, entre ce qui passe par les yeux et ce qui se transmet par les oreilles. Tout cela nous ramène à un point nodal de la psychanalyse et du dispositif discursif du judaïsme depuis l’époque talmudique. La question est donc celle du statut de la parole et de l’écoute. Nul n’ignore que le credo quotidien du Juif religieux est Chema Israel : Écoute Israël. Pourquoi pas cette autre exclamation, qui fait d’ailleurs partie du rituel, « Qu’elles sont belles tes tentes, ô Jacob, tes demeures, ô Israël ! », et donc le regard ? Mais ce n’est pas ce qu’il récite matin et soir dans ses prières, et tous les jours de fête. C’est : « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un ». C’est donc l’écoute.

L’édifice invisible – Freud contre Karl Abraham.

Dans une lettre à Martha datant du 23 juillet 1882, c’est-à-dire à un moment où il n’a pas encore inventé la psychanalyse, Freud écrit lors d’un séjour en Allemagne :

« Les historiens disent que si Jérusalem n’avait pas été détruite, nous autres Juifs aurions disparu comme tant d’autres peuples avant et après nous. Ce ne fut qu’après la destruction du temple visible que l’invisible édifice du judaïsme a pu être construit. »
Par ailleurs, un peu plus tard, la psychanalyse étant depuis 1900 largement diffusée, il écrit à l’un de ses correspondants :
« Je ne sais pas si votre jugement est justifié quand vous considérez la psychanalyse comme un produit direct de l’esprit juif. Mais si c’est le cas, je n’en serai pas honteux. Bien que je me sois depuis longtemps détaché de la religion de mes ancêtres, je n’ai jamais perdu le sentiment de solidarité avec mon peuple et je vois avec satisfaction que vous vous dites l’élève d’un homme de ma race, le grand Lombroso. ».

Il y a un peu de tout dans ces phrases. Pourquoi ne pas mettre en lien direct la psychanalyse avec le judaïsme de ses ancêtres ? Et pourquoi ne pas le faire surtout quand on n’est pas religieux ? Pourquoi ne pas le faire d’un point de vue qui serait donc scientifique, heuristique, détaché de toute passion religieuse ? Évidemment, « un homme de ma race » choque aujourd’hui mais entre temps, d’autres l’ont utilisé et en ont fait d’autres usages.

De deux façons différentes, Freud dit que le fondement du judaïsme est l’édifice invisible. C’est le lieu de rencontre entre ce qu’il appelle l’esprit juif et ce qu’on pourrait qualifier d’esprit de la recherche psychanalytique. Ce qui permet le nouage, c’est une absence, un vide, un trou. Avant même l’invention de la psychanalyse et jusqu’à la fin de sa vie, Freud n’a jamais cédé sur ce point : la psychanalyse, et d’une autre façon le judaïsme, s’édifient sur l’invisible. À ce propos, Freud s’est opposé avec brutalité et une certaine froideur à l’un de ses élèves préférés, un de ceux qui a le plus contribué à la diffusion de la psychanalyse, notamment en Allemagne : Karl Abraham.
Pourquoi Freud a-t-il si violemment et passionnellement gendarmé son élève qui, par son histoire personnelle, était le plus à même de le comprendre ? Karl Abraham en est-il mort ? Accidentellement, il a avalé une arête de poisson qui s’est infectée, et de fait, il est mort immédiatement après ce conflit. Les dernières lettres échangées entre Karl Abraham, sa femme et Freud, ainsi que les condoléances de Freud à la veuve de celui qui aura été son élève le plus fidèle sont d’une froideur qui témoigne de sa colère.

La raison en était que Karl Abraham s’était laissé convaincre par une bande de producteurs américains de faire un film sur la psychanalyse. Il s’agissait de réalisateurs et de producteurs de renom, qui pensaient en toute sincérité servir la psychanalyse en la portant à l’écran – ce qui sera réalisé par ailleurs un peu plus tard, notamment par Hitchcock ou Ford. Abraham argumenta auprès de Freud en lui disant que c’était bon pour la psychanalyse, pour la diffusion de leur enseignement, pour les finances du mouvement, et lui demanda sa caution. Mais Freud entra dans une colère noire, comme en témoignent ses lettres. Son principal argument était que toute figuration de la psychanalyse prétendant représenter l’invisible, la rendrait ridicule. Et sur ce point, Freud ne cèdera jamais. S’il fallait en passer par cet artifice pour convaincre les Américains du bien fondé de la psychanalyse, il préférait se passer de leur conviction. Il pensait, d’ailleurs à juste titre, que la psychanalyse était incompatible avec le mode de vie et de pensée aux États- Unis. Elle n’y rentrera jamais, et nous en subissons d’une certaine manière les conséquences aujourd’hui.

C’est donc sur la question de l’image et sur l’interdit de la représentation qu’ils trouvent le moyen de s’écharper avec une violence significative.

La divine parole – Convergence entre psychanalyse et Talmud.

Entrons plus avant dans cette convergence qui n’est ni un parallélisme, ni une tentative de faire émerger une doctrine à partir d’une autre, mais un point de similitude tout à fait particulier et dont la centralité, aux dires mêmes de Freud, n’est pas exclue d’avance.
Je suis bien conscient qu’il s’agit là d’un rapprochement périlleux, qui associe l’interdit biblique de la représentation, (thème théologique ou éventuellement politique) et ce qui figure dans la théorie psychanalytique comme le primat du symbolique (concept psychanalytique).

Et si je m’y risque, c’est non sans craindre les réactions quasi automatiques de mes collègues, qui n’aiment pas qu’on s’inquiète de ce qui se passe dans les religions : ni qu’on interprète la religion par la psychanalyse, ni qu’on la réduise sans respect à un objet pour psychanalyste en mal de psychanalyse appliquée. C’est souvent le cas et la critique est parfois judicieuse, mais ce n’est pas une raison pour ne pas y aller voir. Je suis un fervent partisan de l’analyse profane et ce, dans tous les sens du mot. Cela étant, détaché moi aussi de la foi, je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain et je crois, à l’instar de Freud, que l’histoire des religions est riche d’enseignements pour peu qu’on n’y adhère pas.

Freud n’a jamais cédé sur ce point : la psychanalyse, et d’une autre façon le judaïsme, s’édifient sur l’invisible.

Essayons de prendre au sérieux l’aphorisme extrait de La Psychopathologie de la vie quotidienne, selon lequel il s’agit « de tenter de déployer autant que possible les conséquences dans notre champ de la transformation de la métaphysique en métapsychologie ». Pour Freud, la métaphysique est de la métapsychologie projetée. Il considère que les métaphysiciens n’en savent pas plus que nous sur les sphères célestes mais qu’ils nous en apprennent long sur les sphères intérieures.

La première conséquence de cette tentative est énoncée dans L’interprétation des rêves, chapitre 7, dans la section « L’oubli des rêves », sous la forme suivante :

« Nous avons en interprétant les rêves, accordé la même attention à chaque nuance des termes dans lesquels ils nous étaient rapportés. Même lorsque nous rencontrons un mot dépourvu de sens ou insuffisant, semblant indiquer qu’on ne trouvait pas de traduction exacte du rêve, nous avons respecté cette lacune. Bref, nous avons traité comme un texte sacré ce qui d’après nombre d’auteurs serait une interprétation arbitraire édifiée à la hâte en un moment d’embarras. ».

Il y a une quinzaine d’années un rabbin a fait ainsi un lapsus lors de son premier entretien analytique, une confusion de genre (aujourd’hui, on dirait que c’est un choix !) : « Je vais vous parler de mon mère. » Et il passe comme le font souvent les patients lors des premiers entretiens. Je le lui fais remarquer, ce à quoi il répond que cela n’a aucune importance. À quoi je rétorque : « Un homme comme vous, qui a fait son séminaire rabbinique, qui étudie le Talmud depuis l’âge de quatre ans, qui est attentif à chaque nuance d’un mot, un homme qui fait attention à la moindre virgule, à l’ordre dans lequel les lettres sont placées, vous faites un lapsus et vous dites que ça n’a aucune importance ? » Réponse : « Mais moi, je ne suis pas Dieu. » C’est là qu’on entend ce que c’est que de transformer la métapsychologie en métaphysique.

Toute cette attention à la lettre poussée à l’extrême n’est possible dans le champ métaphysique que parce qu’elle s’applique à la parole supposée être celle de Dieu. Le renversement psychanalytique de Freud consistera à reconnaître que c’est la parole en soi qui est divine. Ce qui justifie donc d’y prêter la même attention qu’un talmudiste devant un texte sacré : à la lettre ! J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas, pour Freud, d’une note de bas de page, ni d’une analogie à la 6.4.2 comme dirait Schreber, mais d’une réflexion qui gît au cœur de l’ouvrage dans sa partie théorique la plus importante : le chapitre 7 intitulé « Psychologie des processus du rêve ».

La régression du christianisme et le refoulé du judaïsme.

Accordons, nous aussi, toute notre attention à chaque nuance des termes freudiens, ce qui nous conduira à remarquer qu’il s’agit de trouver une traduction exacte du rêve. C’est une idée confirmée ou inspirée par l’emprunt fait à son élève Ferenczi de la formule selon laquelle « chaque langue a sa langue de rêve. » Ce qui implique de faire une place à ce qui est intraduisible.
Partons de ce que dit Freud dans L’homme Moïse et la religion monothéiste. Il importe d’insister sur le fait qu’il s’agit de la dernière œuvre de Freud, de sorte qu’on ne saurait en inférer, comme le font habituellement les détracteurs de Lacan, que je ne recours volontairement qu’aux seules œuvres de jeunesse telles que L’interprétation des rêves ou la Psychopathologie de la vie quotidienne. J’essaye de ne rien négliger de ce qui m’apparaît comme essentiel et je constate de ce fait une profonde cohérence qui va de L’interprétation des rêves au Moïse en passant par le texte sur L’inconscient et sur le manuscrit Vue d’ensemble des névroses de transfert. Freud y dit ceci :

« Je voulais seulement ajouter que cette évolution caractéristique de l’être juif fut introduite par l’interdiction mosaïque de vénérer Dieu sous une forme visible. La prééminence dont bénéficièrent pendant quelque deux mille ans les aspirations spirituelles dans la vie du peuple juif a bien entendu produit son effet. Elle aida à endiguer la brutalité et la tendance à l’action violente qui s’instaurent d’ordinaire là où le développement de la force musculaire est l’idéal éthique. ».

N’oublions pas qu’il écrit cela en plein essor du nazisme.

« L’harmonie entre la culture des activités spirituelles et celles des activités corporelles telles que l’atteignit le peuple grec fut refusé aux Juifs. Dans cette scission, ils se rallièrent du moins à ce qui valait le mieux. ».

Une première remarque. Dans certaines traductions, il est dit : « Dans ce conflit, ils optèrent du moins pour le plus important du point de vue culturel. » Une note de la traduction italienne nous apprend que Freud dans un premier temps avait écrit : « Ils optèrent pour la valeur civilisatrice la plus significative. » Ce n’est pas tout à fait la même chose. « Ils optèrent du moins pour le plus important du point de vue culturel », veut dire que c’est une histoire culturelle. Or la note italienne nous informe qu’il pensait à quelque chose de beaucoup plus important qui est la valeur civilisatrice. De toute façon, il ne s’agit pas de conflit mais de scission, ce qui est fort différent.
Seconde remarque : Freud n’idéalise absolument pas l’option juive : ce n’est pas un plaidoyer pro domo pour la culture civilisatrice juive. Ce qu’il a tendance à idéaliser, c’est la culture grecque. À mon sens, il indique seulement que dans la perspective de ce qu’il appelle lui-même le progrès de la vie de l’esprit, l’option juive lui paraît préférable à l’option brutale choisie par les masses populaires. Au fond, c’est une préférence. Il pense que du point de vue de l’histoire de la civilisation, c’est préférable dans la mesure où il y a un choix à faire. Mais jusqu’à la fin de sa vie, l’idéal d’harmonie restera pour lui l’idéal grec.

Voyons maintenant ce que Freud dit de la solution chrétienne. Il est très explicite : pour lui, malgré les apparences et les tonnes de livres écrits sur le sujet, la solution chrétienne ne nous rapproche absolument pas de l’idéal grec. Il affirme même le contraire, à savoir que c’est une régression qui a coûté cher à l’humanité. Après avoir brossé un portrait sans concessions de Paul (pour lequel il nourrit pourtant une certaine admiration), il écrit ceci :

« À bien des égards, la religion nouvelle (le christianisme) constitua une régression culturelle par rapport à l’ancienne, la religion juive, comme c’est d’ailleurs régulièrement le cas lorsque de nouvelles masses humaines d’un niveau inférieur font leur entrée ou sont admises quelque part. La religion chrétienne ne se maintint pas au degré de spiritualisation auquel le judaïsme s’était élevé. Elle n’était plus strictement monothéiste, elle adopta de nombreux rites symboliques des peuples d’alentour, elle restaura la grande déesse mère et trouva place pour accueillir un grand nombre de déités du polythéisme, reconnaissables sous leur voile, quoique réduites à une position subalterne. Surtout elle ne se ferma pas, comme la religion d’Aton et la religion mosaïque qui lui fit suite, à l’intrusion d’éléments superstitieux magiques et mystiques qui devaient représenter une grave inhibition pour le développement spirituel des deux millénaires suivants. (…) Néanmoins le christianisme fut un progrès du point de vue de l’histoire religieuse, c’est-à-dire sous le rapport du retour du refoulé ; à partir de ce moment, la religion juive fut en quelque sorte un fossile. ».

Cette affirmation a fait l’objet de nombreux malentendus. La nuance consiste à dire que l’interdit de la représentation est apporté par la religion, mais doit être détachable de son fondement religieux pour se présenter comme un interdit à portée civilisatrice, universelle, laïque d’une certaine manière.

Pour mieux le comprendre il faut rappeler que ce qui est refoulé, pour le Freud de L’homme Moise et la religion monothéiste, c’est le fait que les Juifs ont tué Moïse. C’est le meurtre du père qui est refoulé. Le retour du refoulé vient avec la mort du Christ : le Fils incarne par sa mort ce que les Juifs réfutent : dans les cinq livres de Moïse, il n’est jamais question d’avoir assassiné Moïse. Freud va donc mener l’enquête et affirmer qu’ils ne veulent pas le reconnaître mais que les indices ne manquent pas.

Son raisonnement est simple : le meurtre du Fils est le prix à payer pour ceux qui ont tué le Père. Cela dit, il n’écrit pas un traité théologique. Au fond, ce qui l’intéresse est de savoir si ce qu’il a appris par la pratique clinique et la théorie analytique peut lui servir pour comprendre ce qui a pu se passer il y a cinq mille ans.

Remarquons que le seul fait d’attribuer à l’interdit de la représentation la capacité de modifier un être, ce qu’il appelle l’être juif, suffit à justifier le primat que Freud accorde à la dimension symbolique. Et sa démonstration est en partie clinique puisqu’il énonce que le renoncement à se soumettre à cet interdit a pour conséquence l’inhibition sous la forme du retour du superstitieux. Ne pas se soumettre à cet interdit, si l’on y réfléchit à partir de notre cas personnel en pensant à nos propres inhibitions, en se posant la question de savoir quelles sont les images qui nous inhibent, nous aurons immédiatement accès à la pertinence de ce que Freud avance.

Dieu étant invisible, innommable, inaccessible aux sens, il est interdit de le représenter parce qu’il est impossible de se le représenter.

Il serait tout à fait absurde de penser que l’interdit de la représentation, que Freud réduit à l’interdit essentiel de représenter Dieu, se fonde sur un refus de l’imaginaire. L’interdit de la représentation n’est pas un interdit de développer son imaginaire mais la symbolisation d’un impossible, d’un réel. Dieu étant invisible, innommable, inaccessible aux sens, il est interdit de le représenter parce qu’il est impossible de se le représenter. Autrement dit, cet interdit nous soulage du poids du réel. S’il n’existait pas, nous serions écrasés par cette impossibilité bien réelle. Cette symbolisation est au cœur de cette affaire, aussi bien dans le judaïsme que, toutes proportions gardées, dans la pratique et la théorisation clinique psychanalytique, qui ne fait qu’en souligner l’importance dans l’histoire de l’humanité.

Finalement, par le détour de la psychanalyse, le clinicien retrouve ce qui est l’essence même du judaïsme : un vide central au cœur de la vie psychique, s’opposant au plein des fétiches qui aliène les hommes dans leurs illusions morbides.

Jean-Pierre WINTER
Bibliographie sélective de Jean-Pierre WINTER Les errants de la chair. Études sur l’hystérie masculine (Payot, 2001). Dieu, l’amour et la psychanalyse. Avec Anne Dufourmantelle (Bayard, 2011). Transmettre (ou pas) (Albin Michel, 2012). Peut-on croire à l’amour ? (Le Passeur, 2015).

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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