Nécessité de l’étude

Henri Atlan a toujours mis sa rigueur de savant au service de ses travaux sur les textes bibliques et talmudiques. Il le prouve une nouvelle fois par ce condensé de sa vision du judaïsme, avant et après Maïmonide. Le judaïsme revendiqué par Atlan est celui qui interroge la foi et fait la part belle à l’étude.

Par Henri Atlan, philosophe (spécialiste de Spinoza) et médecin biologiste. Pionnier des théories de la complexité
et de l’auto-organisation du vivant, il a été, de 1983 à 2000, membre du Comité consultatif national d’éthique en France pour les sciences de la vie et de la santé. Ses travaux mettent en regard la biologie et les grands textes de l’humanité : bibliques, mythologiques, talmudiques, philosophiques, etc., et interrogent la nature complexe des relations entre la science et l’éthique.

Mikhtav Hadash : Le judaïsme peut-il être réduit à un principe essentiel ? Est-il possible d’établir une hiérarchie entre des notions telles que le rituel, la foi, l’étude, le monothéisme etc. ? Ou bien une telle démarche est-elle contraire à l’essence même du judaïsme qui s’oppose à ce qu’on le cristallise à un moment donné alors qu’il est toujours tendu vers un horizon en mouvement ?

Henri ATLAN : Certains pensent ou affirment que le judaïsme est une religion dont les membres affirmeraient nécessairement leur foi religieuse. C’est le cas du credo chrétien et de la chahada islamique où l’affirmation d’une foi religieuse est une condition sine qua non d’appartenance. Est-ce le cas du judaïsme ? Rien n’est moins sûr.

Faire c’est croire, disait l’historien John Scheid à propos des Romains à l’époque antique. De la même manière, nous disons à la suite des anciens Hébreux : Naassé venichma. Faire puis entendre, c’est-à-dire comprendre. C’est le comportement qui est premier, suivi par l’étude qui peut lui donner un sens. Sylvie-Anne Goldberg a montré le caractère paradoxal de la combinaison de l’action et de l’entendement qui caractérise le croire dans le monde juif.

Dans l’islam et le christianisme c’est très différent. On ne peut pas dire : « je suis chrétien ou musulman, et athée. » Mais on peut dire : « je suis Juif et athée. » Y compris dans le cas d’un judaïsme orthodoxe pratiquant l’étude de la Tora et le respect des commandements. Cela montre bien le caractère partiel et historiquement marqué de la religion dans l’histoire du judaïsme.
Pourtant, une partie du judaïsme se définit comme une religion reposant sur des articles de foi. Or le mot religion n’existe pas à proprement parler en hébreu. Le mot « dat » utilisé pour désigner le religieux est un mot perse, qui apparait dans la Meguilat Esther pour parler de décret du Roi de Perse.

On ne peut pas dire : « je suis chrétien ou musulman, et athée. » Mais on peut dire : « je suis Juif et athée. »

On a tendance à considérer que l’appartenance à une religion consiste en l’affirmation de principes de foi. Mais cette idée est loin d’être universelle : elle s’est imposée sous l’influence de l’histoire des religions telle qu’elle a été enseignée depuis deux ou trois siècles. Par conséquent et dans la confusion la plus complète, on a appelé religions des appartenances à des communautés qui ne sont pas caractérisées par des articles de foi mais par des rituels associés à des mélanges de récits historiques et de mythes d’origine : hindouisme, bouddhisme, taoïsme, chamanisme, animisme. Appartenances dans lesquelles se reconnaît la majorité de l’humanité – les deux tiers pour être précis. Dans ce cas, l’adhésion à des articles de foi n’est pas une condition d’appartenance ; ce qui compte, c’est l’organisation sociale, l’action, le comportement ou les mœurs. Les croyances qui les accompagnent ou les suivent peuvent être diverses…

Pourtant, le judaïsme est aujourd’hui largement associé à la notion de foi, et fait à ce titre figure de religion pionnière pour avoir proposé au monde le concept de monothéisme. Comment le judaïsme a-t-il pu évoluer à ce point ?

On dit que le mot religion vient du latin ligare (relier) pour désigner le lien entre les hommes et entre l’homme et Dieu. En réalité, Cicéron faisait, lui, dériver religion de legere (recueillir) avec le sens de retenue, scrupule et attention dans le rite. La religion comme foi l’a emporté sur la religion comme pratique civile. En réalité, la religion juive est une création relativement récente. Elle a été instituée au Moyen-Âge en réaction aux deux religions à profession de foi qu’étaient l’islam et le christianisme. Le judaïsme n’est donc pas chronologiquement la première religion monothéiste mais la troisième.

Dans cette évolution, Maïmonide a joué un rôle déterminant mais ambigu car il n’a pas réussi à convaincre la majorité des communautés, notamment celles relevant du judaïsme orthodoxe.

Est-ce qu’un Juif doit croire en quelque chose ? Menachem Kellner répond par la négative. Au niveau de la Halakha, Maïmonide est le seul à avoir inclus la croyance en des articles de foi parmi les 613 commandements. Décision vite contestée, notamment par Hasdaï Crescas et la plupart des grands décisionnaires. Car le fait de croire ou de ne pas croire en quelque chose ne résulte pas de la volonté et ne peut donc pas procéder d’un commandement.

Mais la position de Maïmonide est complexe et nuancée et il n’est même pas certain qu’il l’aurait défendue aujourd’hui. Car à ses yeux, il ne s’agissait pas tant d’articles de foi que d’éléments de savoir scientifique certain, acquis sur la base des travaux d’Aristote. Par exemple concernant l’anthropomorphisme, il considère que pour un Juif, croire en la corporéité de Dieu est pire que l’idolâtrie mais il en excuse les autres peuples, qui ne font que maintenir les usages de leurs pères (cf. Le Guide des Égarés). Pour ceux qui savent penser, méditer, il ne s’agit pas de croyances mais de démonstrations issues du savoir. Pour les autres, il y a obligation de faire confiance à ceux qui savent.

Maïmonide va du reste assez loin dans cette direction puisqu’il l’applique même à la création du monde. Selon lui, Aristote n’a pas démontré l’éternité du monde. Nous pouvons donc continuer à croire que le monde a été créé. Mais s’il l’avait démontrée, nous serions obligés d’interpréter le récit de la Genèse comme étant métaphorique, et c’est ce qu’il fait à propos des anthropomorphismes de la Tora.
Après un ou deux siècles, tout ce beau raisonnement s’est écroulé lorsqu’il est apparu que les démonstrations d’Aristote n’étaient plus l’alpha et l’oméga des vérités scientifiques. Les développements de Maïmonide ne peuvent donc plus être interprétés que comme des articles de foi. Il en est resté deux hymnes bien connus dans la liturgie : yigdal elohim haï et ani maamin.

C’est sans doute pourquoi les démonstrations de Maïmonide ont été rejetées par de nombreux Rabbins par la suite. Et cela donne à penser que Maïmonide n’aurait peut-être pas défendu ses positions initiales aujourd’hui, compte tenu de l’évolution des sciences.
Pour Maïmonide, seules les caractéristiques de l’esprit peuvent s’appliquer à Dieu et seul l’esprit de l’homme est à l’image de Dieu. Mais la tentation d’imposer des croyances comme condition d’appartenance au judaïsme a largement échoué.

Pour Maïmonide, seules les caractéristiques de l’esprit peuvent s’appliquer à Dieu et seul l’esprit de l’homme est à l’image de Dieu.

Votre discours laisse entendre que Maïmonide a modifié l’essence du judaïsme. Mais alors qu’y avait-il avant la religion juive créée par Maïmonide ? Et qu’y a-t-il eu après lui ?

Avant Maïmonide, il y avait une religion civile ritualiste au sens de la religion romaine organisée autour de la loi de Moise et du culte sacrificiel. À cela se sont superposées des écoles talmudiques où étudiaient les sages. On les appelait « talmidei hakhamim, « élèves des sages » comme à la même époque les « philosophes » grecs « amants de la sagesse ». Ils étaient perçus comme tels, au même titre que les Brahmanes de l’Inde et les Zoroastriens de Perse, comme des représentants de la philosophie « barbare » que les Grecs découvrirent lors des conquêtes d’Alexandre. Leur monothéisme n’était d’ailleurs pas très différent de celui de grands philosophes comme Platon ou Aristote. La rupture avec le paganisme initiée dans la Bible ne portait pas sur l’existence d’un seul ou d’une multiplicité de dieux. Elle portait surtout sur les mœurs et la recherche d’une monolâtrie, c’est-à-dire d’un culte consacré au seul dieu d’Israël dans un sanctuaire unique.

Après Maïmonide, plusieurs philosophes juifs (Crescas, Abravanel) ont repris ses travaux en en contestant et modifiant les aspects philosophiques aristotéliciens et en rejetant son injonction de compter la croyance en des articles de foi comme un commandement, une mitzva. Les articles de foi de Maïmonide ont été utilisés davantage pour les disputationes contre le christianisme que pour différencier l’orthodoxie des hérésies. Les travaux de Maïmonide ont surtout déclenché les écrits de nombreux rabbins cabalistes qui ont pris un statut canonique dans l’orthodoxie juive. Contrairement à ce que l’on a cru, il ne s’agissait pas d’une réaction obscurantiste, antirationaliste. Beaucoup d’entre eux n’étaient pas moins philosophes que lui, mais leurs inspirations venaient de philosophies plus proches du néo-platonisme que d’Aristote.

À la Renaissance, cette cabale était considérée comme la science cachée des Juifs. Aujourd’hui, cela n’est plus de la science. La cabale a rejoint l’astrologie et l’alchimie comme vision préscientifique du monde. La cabale spéculative n’est donc plus appliquée au monde physique mais sert de source d’inspiration à des analyses philosophiques et éthiques.

Sous l’influence de la religion, certains voient dans la cabale une théologie. Mais le mot Dieu n’existe pas en hébreu. Ces noms désignent pour les cabalistes les différentes sefirot . Mais ce ne sont pas des noms « de Dieu », comme on le dit en traduction. Dans ce contexte, de nombreuses études portent sur les significations particulières du tétragramme, de élohim, et des autres noms bibliques, ainsi que sur celles des nouveaux noms inventés par les talmudistes, hakadoch baroukh hou, ribono chel olam, hamakom (le lieu), pour désigner différents aspects de la divinité eux aussi associés aux sefirot, sans parler du ein sof (infini) apparu plus tard dans les écrits cabalistes pour en désigner la source inconnaissable et innommable.

C’est dans la cabale qu’on trouve le seul système d’explication des mitzvot. Maïmonide considérait que ces secrets de la Tora avaient été perdus et qu’il fallait les retrouver dans la science et la philosophie, c’est-à-dire pour lui, dans la physique et la métaphysique d’Aristote.
Aujourd’hui, la foi religieuse, si elle est respectable, reste subjective et mystérieuse. On a la foi ou non. On peut la perdre. Et il reste difficile de faire partager cette expérience. Dans la cabale, on ne trouve pas d’articles de foi comme condition préalable à l’adhésion au judaïsme.

En dernier ressort, l’étude prime car il y a une unité dans la méthode d’étude : l’étude de la Tora vaut tous les commandements. Cette unité préserve l’unité du peuple.

Maïmonide a donc modifié l’épistémologie du judaïsme. On n’a pas connu le même judaïsme avant et après lui. Mais pour en revenir à notre question initiale, que pensez-vous de ces deux autres candidats au titre de principe premier du judaïsme que sont le rituel et l’étude ?

On demande souvent : « Est-ce obligatoire d’observer le rituel pour être Juif ? ». En fait, la transgression des rituels n’a pas d’autre conséquence que la transgression elle-même et comme il est dit : « Israël, bien qu’il transgresse, reste Israël » . Le rituel, c’est-à-dire la pratique des commandements, est l’expression d’une appartenance (qui n’est pas forcément exclusive) et de représentations collectives ; pas nécessairement d’une foi religieuse.

Selon moi, les deux pistes que vous avez évoquées sont liées puisque la transmission du judaïsme se fait par l’étude et la pratique. Il y a l’obligation d’étudier, de pratiquer. Mais c’est une obligation ouverte.

En dernier ressort, l’étude prime car il y a une unité dans la méthode d’étude : Talmud Tora kenegued koulam (l’étude de la Tora vaut tous les commandements). Cette unité préserve l’unité du peuple. Mais celle-ci ne se fait pas autour d’énoncés d’une croyance plus ou moins dogmatique. C’est une exploration qui se renouvelle et reste ouverte car, comme on le dit, « il y a soixante-dix faces à la Tora » .
Propos recueillis par J. T.

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE D’HENRI ATLAN
Les Étincelles de hasard, tome I : Connaissance spermatique (Seuil, 1999). Les Étincelles de hasard, tome 2 : Athéisme de l’écriture (Seuil, 2003). Croyances, comment expliquer le monde ? (Autrement, 2014).

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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