Réconcilier Caïn et Abel

Claude Riveline a toujours eu deux amours : la science et la culture juive. Loin de s’opposer l’une à l’autre dans sa pensée, elles se complètent et s’éclairent réciproquement. Comme sont voués à se compléter les aspects nomade et sédentaire du judaïsme, qui l’ont toujours accompagné. Claude Riveline le démontre de manière aussi limpide que réjouissante !

Par Claude Riveline, ancien élève de l’École polytechnique, ingénieur général des mines honoraire et professeur de gestion à l’École des mines de Paris.

À la question : peut-on réduire le judaïsme à un principe essentiel, je réponds sans hésiter : mais bien sûr ! La mission du peuple juif est de réconcilier les deux premiers frères, Caïn et Abel, dont la lutte fratricide se répètera dans toute l’histoire chez leurs descendants respectifs, ceux de Caïn l’agriculteur, et ceux d’Abel le berger, c’est-à-dire les sédentaires et les nomades.

Surprenante réponse ! Elle relèverait de diverses disciplines, l’ethnologie, la géographie humaine, la sociologie ou l’histoire, alors que, s’agissant d’une religion, on attend une réponse qui parle de Dieu, de salut, de Saintes Écritures, de Temple et de rites. Je vais montrer sans peine que toutes ces questions, dans le cas du judaïsme, se ramènent à cet affrontement fondamental entre sédentaires et nomades.
Déjà, dans les nombreuses violences qui ont sévi et sévissent de nos jours, la présence de ce facteur est une évidence, quand on sait la voir. Le génocide rwandais, en 1994, opposait les Hutus, majoritairement agriculteurs, aux Tutsis, majoritairement éleveurs. Au Mali, la guerre sévit entre les nomades du nord et les agriculteurs du sud. Les terribles guerres entre l’Irak et l’Iran, depuis 1980, opposaient des musulmans sunnites, de culture caravanière, aux chiites, héritiers des hiérarchies perses.

On peut multiplier les exemples, mais je me bornerai à remarquer que l’affrontement qui a marqué la plus grande partie du XXème siècle opposait le communisme, par essence planificateur, donc de culture sédentaire, au libéralisme, de culture commerçante, donc nomade. Je mentionnerai plus loin le nazisme.

Cela fait donc sens de dire que, si la finalité de toute religion est de promettre un monde meilleur, le projet juif ainsi résumé, s’il avait déjà abouti, aurait évité d’innombrables malheurs. Mais revenons aux constituants essentiels de la condition juive. Nous examinerons successivement, à partir du texte de la Bible : les Patriarches ; Moïse ; l’histoire ultérieure des Hébreux ; la profession de foi (le « chema ») ; les problèmes de la fratrie à partir de Caïn et Abel ; les aspects contemporains de l’affrontement.

Nous conclurons sur le caractère universel de l’antithèse sédentaire-nomade et sur l’impératif : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Abraham, Isaac et Jacob.

Les Juifs attachés à leurs traditions considèrent qu’elles reposent sur deux piliers : nos pères Abraham, Isaac et Jacob, et notre maître Moïse. La mission du futur peuple hébreu a été dictée au berger mésopotamien Abraham au chapitre XV de la Genèse : « Tes descendants deviendront un grand peuple (…) qui sera une bénédiction pour toutes les familles de la terre. ».

Abraham a donc vécu comme un éleveur nomade, errant de pays en pays en poussant ses troupeaux, alors que son fils Isaac n’a jamais quitté la terre de Canaan promise à leurs descendants en y exerçant le métier d’agriculteur, donc de sédentaire. Jacob, enfin, connaîtra les deux conditions, puisqu’il commence sa vie comme berger et l’achève en Égypte, archétype de la sédentarité, auprès de son fils Joseph, vice-roi du pays.

La tradition juive associe le personnage d’Abraham aux vertus de bonté, de tolérance, d’ouverture à autrui, celui d’Isaac aux vertus de rigueur, de justice sans faiblesse, et celui de Jacob, synthèse de son grand-père et de son père, aux vertus de la vérité. Cela suggère clairement que l’aboutissement d’un monde réussi est la cohabitation pacifique des sédentaires et des nomades. La législation proclamée par Moïse conduira le peuple hébreu à porter concrètement ce projet.

Moïse et la Loi.

La vie de Moïse se compose, selon la tradition, de trois périodes de quarante années chacune : quarante années à la cour du Pharaon en tant que fils adoptif de la fille du souverain, quarante années auprès de Jethro, où il exerça le métier de berger, enfin quarante années dans le désert, où il conduisit le peuple hébreu vers Canaan, tout en lui enseignant la Loi divine. Fascinant équilibre entre la sédentarité et le nomadisme.

En effet, l’Égypte est l’archétype de toutes les sédentarités, car la parfaite prévisibilité des crues du Nil fait qu’on n’y manque de rien, et que le pouvoir central peut y planifier tous les aspects de la vie de ses sujets. C’est l’endroit du monde où la domination de l’esprit sur la matière est une évidence expérimentale. Aussi est-ce là que les Grecs ont eu l’intuition des pouvoirs de la raison.

C’est aussi là que le peuple hébreu s’est imprégné des techniques qui lui furent plus tard indispensables pour s’installer en Canaan. Mais il fallait qu’il sorte d’Égypte avant d’être annihilé par l’esclavage, corollaire pathologique de la sédentarité extrême. C’est ainsi que la première phrase du Décalogue proclame : « Je suis l’Éternel votre Dieu, Qui vous ai fait sortir d’Égypte, de la maison d’esclavage. »
Dans son discours testamentaire, qui constitue le cinquième livre de la Tora, le Deutéronome, Moïse exhorte son peuple, non sans angoisse, à se sédentariser sur la Terre Promise sans sombrer dans les violences égyptiennes. Voyons comment.

Toute la Bible peut se résumer aux affrontements entre l’Égypte et Babel, avec Israël penchant selon les époques d’un côté ou de l’autre.

Les Hébreux, tantôt sédentaires, tantôt nomades.

La terre de Canaan est située à la charnière de l’Égypte et du territoire de Babel, espace voué au nomadisme. En effet, bien qu’il soit lui aussi irrigué par deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, ceux-ci sont alimentés par la fonte des neiges du Kurdistan, situé en pays tempéré, soumis donc aux fluctuations météorologiques, contrairement au Nil, nourri par les pluies tropicales d’une régularité immuable. Aussi les crues sont-elles fréquentes et leurs cours se déplacent-ils souvent au fil de l’histoire. La capitale a souvent changé : Ninive, Suse, Babylone, etc. En outre, bien que l’agriculture y joue un grand rôle, on manque partout de matières essentielles, ce qui conduit aux échanges et aux voyages. Les éleveurs nomades y jouent un rôle important, à l’image des patriarches qui y sont nés.

Toute la Bible peut se résumer aux affrontements entre l’Égypte et Babel, avec Israël penchant selon les époques d’un côté ou de l’autre. Par exemple, le cœur du message du prophète Jérémie fut de mettre en garde les rois contre les dangers d’une alliance avec l’Égypte, car elle suscitera la vengeance de Babel, dont le roi Nabuchodonosor détruira en effet le Temple.

On a vu ci-dessus les dangers de la sédentarité ; ceux du nomadisme ne sont pas moins mortels. Dans la soirée rituelle de la Pâque (le Séder), où l‘on célèbre la sortie d’Égypte, un passage (« Tsé oulemad ») affirme que si le peuple juif a failli être anéanti en Égypte, il avait affronté un péril encore plus grave chez Laban, le berger, non par extermination mais par assimilation.

Aussi la vie rituelle de l’agriculteur juif, quand le Temple de Jérusalem était en service, était-elle ponctuée de renomadisations périodiques, trois fois par an dans les fêtes de pèlerinage, tous les sept ans, avec l’année sabbatique du chômage de la terre (la « chemita »), tous les cinquante ans pour l’année du Jubilé, où toutes les terres retournaient à leurs propriétaires d’origine.

Au plus haut de sa prospérité, sous le règne de Salomon, le peuple juif était sédentarisé sur la Terre sainte, autour du Temple de Jérusalem que ce grand roi avait bâti sur les plans de son père le roi David, et se renomadisait périodiquement comme on vient de le voir. Mais ce Temple était conçu sur le modèle du Tabernacle du désert, temple démontable et portatif qui a suivi le peuple durant les quarante ans de pérégrinations après la sortie d’Égypte. Il s’en fallut de beaucoup pour qu’il se fixe à Jérusalem après l’entrée en Canaan, puisqu’il resta démontable pendant plusieurs siècles, où il changea plusieurs fois de localisation, et fut même capturé temporairement par les Philistins. Même lorsqu’il fut édifié en pierres de taille, il garda une marque caractéristique de son long destin nomade, puisque l’Arche d’Alliance, coffre de bois et d’or qui contenait les Tables de la Loi, conservait les barres de bois qui servaient à la porter à dos d’homme dans le désert.

Un détail du culte illustre de manière encore plus explicite la préoccupation de maintenir un équilibre entre sédentarité et nomadisme. L’agriculteur hébreu avait l’obligation d’apporter chaque année en offrande au Temple les prémices de ses récoltes, et faisait à cette occasion une déclaration solennelle, qui peut être traduite de deux manières. Soit « Mon ancêtre était un Araméen nomade », ce qui évoque le berger Abraham, soit « Un Araméen a voulu détruire mon père », ce qui évoque la tentative du berger Laban pour empêcher Jacob de fonder le peuple d’Israël. Cette double lecture illustre de manière particulièrement synthétique la double nature de l‘identité d’Israël et les périls du nomadisme extrême.

Une expression dramatique de cette double nature d’Israël apparait dans les deux menaces majeures que les Juifs ont affrontées au XXème siècle : le nazisme, et le conflit israélo-palestinien. Les nazis traitaient les Juifs d’apatrides, donc de nomades. Ainsi s’explique qu’ils ont également persécuté les tziganes, dont le seul trait commun avec les Juifs est qu’on leur associe l’idée de mouvement. Les nazis, de leur côté, se réclamaient du « Troisième Reich », référence à l’Empire Romain, archétype de la sédentarité, comme l’Égypte. Le monde arabo-musulman, en majorité de tradition caravanière, de son côté, reproche aux Juifs d’être « sionistes », donc de se sédentariser sur le sol palestinien. Tel est la dure condition du peuple d’Israël : les peuples de la terre étant les uns à dominante sédentaire, donc hostiles aux nomades, les autres, à dominante nomade, donc hostiles aux sédentaires, le peuple juif ayant reçu du Créateur la mission d’assumer cette double condition, ils sont les nomades des sédentaires et les sédentaires des nomades.

On retrouve cette double mission au cœur de l’aspect le plus explicitement spirituel de la condition juive, le libellé de la profession de foi, le « Chema Israël ».

Les nazis traitaient les Juifs d’apatrides, donc de nomades. Le monde arabo-musulman, en majorité de tradition caravanière, reproche aux Juifs d’être « sionistes », donc de se sédentariser sur le sol palestinien.

Le « Chema Israël ».

Dès qu’il peut parler, le petit enfant juif est tenu de prononcer à son réveil et avant de s’endormir la formule : « Écoute (en hébreu : Chema) Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un. » Il observera ce rite toute sa vie, et c’est la dernière chose qu’il dira en quittant ce monde. C’est le cœur de l‘affirmation du monothéisme et, nous allons le voir, c’est aussi l‘expression de la nécessaire synthèse entre les valeurs de la sédentarité et du nomadisme.

Considérons les deux désignations du divin qui figurent dans cette formule. « Dieu » traduit ici « Elohim », troisième mot de la Bible, qui évoque le Créateur de l’univers et des lois naturelles, qui se manifeste dans le destin humain par sa justice et sa rigueur. « L’Éternel » traduit ici le Nom imprononçable, qui évoque l’interlocuteur de Moïse au Buisson Ardent, qui dialogue avec ses créatures, qui partage leur histoire et qui sait leur pardonner. Impossible synthèse ! C’est l’opposition philosophique entre transcendance et immanence, désignée par Nietzsche comme le seul véritable problème de la philosophie.

La transcendance, donc Elohim, domine dans la religion des sédentaires. Ils sont en effet épris de permanence, comme dans les lois de la nature, et les relations entre les hommes y sont fonctionnelles, donc anonymes. Ainsi, dans le texte biblique, aucun Égyptien n’est désigné par son nom (à l’exception de Putiphar), mais seulement par sa fonction (le panetier, l‘échanson, etc.).

À l’inverse, l’immanence caractérise la religion des nomades, car ils dépendent des relations avec leurs prochains, par nature toujours divers et changeants. C’est ainsi que dans le livre d’Esther, qui se déroule dans le monde de Babel, le moindre comparse est désigné par son nom.

Ces deux conceptions du divin s’opposent comme la nuit au jour, et leur présence simultanée dans l’Être du Créateur est tellement paradoxale que les fidèles du monothéisme juif doivent la réaffirmer tous les jours et toutes les nuits, en se voilant les yeux tant le réel semble témoigner d’une dualité. Ainsi, le judaïsme affirme que sa mission est de préparer le temps où sédentaires et nomades auront le même Dieu, sans que pour autant tous les hommes soient devenus Juifs. C’est par un autre aspect que l’espérance juive s’étend à l‘humanité entière, c’est par la réconciliation des frères.

La transcendance, donc Elohim, domine dans la religion des sédentaires. À l’inverse, l’immanence caractérise la religion des nomades.

Le combat du frère aîné et de son cadet.

Le meurtre d’Abel par Caïn a connu de nombreuses répliques dans la suite du récit biblique. L’affrontement n’a pas nécessairement connu cette issue tragique, mais sa tentation est une constante : l’aîné d’Abraham, Ismaël, est éliminé au profit de son cadet Isaac ; Esaü veut tuer Jacob ; Juda et ses frères complotent contre leur cadet Joseph. Le premier couple de frères entre qui règne l’affection est celui des fils de Jacob, Ephraïm et Manassé, bien que le cadet Ephraïm ait devancé le cadet dans la bénédiction de leur grand-père Jacob.
Car une malédiction pèse sur cette relation : l’aîné a commencé par être seul, et il a naturellement envahi tout le territoire disponible. Le suivant est un importun, condamné à errer pour trouver sa place. L’aîné est par nature sédentaire, le second nomade. C’est particulièrement clair dans le cas de Caïn et Abel, dont les métiers d’agriculteur et de berger sont précisés en même temps que leur naissance.

L’Éternel préfère les seconds, comme Il l’a montré d’emblée en agréant le sacrifice d’Abel et pas celui de Caïn. Cela s’explique par le fait que la condition naturelle du second est la fratrie, c’est-à-dire l’altérité. Quand le Créateur demande à Caïn, après le meurtre, où est son frère, Caïn répond : suis-je le gardien de mon frère ? Il convient de compléter : c’était à lui à être mon gardien ; il aurait dû m’apprendre à être frère, puisqu’il l‘était de naissance, contrairement à moi.

Voyons le verset qui décrit le meurtre. « Caïn dit à Abel son frère, et il arriva, alors qu’ils étaient dans le champ, que Caïn se dressa sur Abel son frère et il l’assassina. » Qu’a dit Caïn à Abel ? Rien, justement. Les commentateurs imaginent ce qu’ils se seraient dit s’ils s’étaient parlé. Trois hypothèses : conflit économique (« va-t’en de mon terrain »), conflit passionnel (« donne-moi une de tes femmes »), conflit spirituel (« le temple sera dans mon domaine »). Le dialogue aurait été violent, mais il n’y aurait pas eu meurtre. Abel, de son côté, n’est pas mort innocent, car il n’a pas su encourager son frère à s’exprimer.

Ainsi en est-il de tous les conflits entre sédentaires et nomades. Ils sont tous deux détenteurs d’un aspect essentiel de l’existence ; chacun a besoin de l’autre même s’il n‘est pas d’accord. Cela apparaîtra avec clarté dans les aspects contemporains de cet affrontement.

L’affrontement, toujours et partout.

Dans mes recherches sur le fonctionnement des organisations, je sais, avant même de prendre connaissance d’un terrain, que je vais me trouver en présence de conflits entre ceux qui raisonnent à long terme et ceux qui raisonnent à court terme. Le plus simple est d’évoquer d’abord une entreprise industrielle et commerciale. Le fabricant a besoin de continuité : ses machines, ses techniques, ses collaborateurs qualifiés ne changent pas du jour au lendemain. Par contraste, le vendeur, confronté à des clients exigeants et à une concurrence dangereuse, souhaiterait modifier souvent son offre pour y faire face. Il fait donc pression sur le fabricant pour qu’il change ses produits, alors que ce dernier le presse de mieux vendre ce qu’il fabrique.

Même problème dans un hôpital, où les médecins veulent disposer des moyens les plus récents, tandis que les administratifs protestent du manque de moyens. Dialogue typique : « La vie humaine n’a pas de prix ! » Réponse : « Oui, mais elle a un coût ! ».

Dans les administrations publiques, l‘affrontement se situe entre les permanents et les élus, en particulier peu avant les élections municipales dans les mairies. Le maire sortant au secrétaire général (inamovible) : « Couvrons la ville de fleurs ! » Réponse : « Il n’y a plus de sous ! » « Mais je risque d’être battu ! » « On vous regrettera, monsieur le maire ! ». Même type d’affrontement entre les ministres et les directeurs de leurs services. « Nous sommes à vos ordres, monsieur le ministre, mais nous n’avons ni les crédits, ni le personnel, ni les textes qui nous permettent de faire cela, cependant nous restons les exécutants de la volonté populaire ! ». Le remède, dans ce dernier cas comme dans tous les précédents, est évidemment le dialogue, toujours difficile mais toujours nécessaire, afin de conduire chacun des protagonistes à comprendre le point de vue de l’autre.

Il reste une difficulté encore plus radicale. Elle résulte de ce que chacun d’entre nous porte en lui-même cette contradiction. C’est expliqué avec un incomparable brio par le philosophe Alain. Voici un témoignage publié par la revue des Palmes académiques dans son numéro du 1er trimestre 1983.

« Alain avait une méthode singulière pour faire ses cours de philosophie : il invitait les élèves à écrire, à leur guise, des phrases au tableau. Lorsqu’il arrivait dans la salle, il en choisissait quelques-unes qu’il commentait. « Un certain jour, il contemple ce puzzle aux écritures disparates et lit à haute voix : « Toute société humaine se fonde sur une nécessité économique. Karl Marx. » Voyons, dit-il, on connait tout de même des peuplades qui vivent nues, se nourrissent de la simple cueillette des fruits, et qui possèdent des prêtres, des soldats, une hiérarchie. Ces gens-là aimeraient-ils l’administration pour elle-même ? Non, leur premier besoin n’est pas l’économique. En revanche, ils savent que dans leur sommeil, ils deviennent une proie facile pour les fauves, pour leurs voisins. Donc certains parmi eux se chargent de la sécurité ». (…) Tout à coup, il ramasse son développement dans une formule : « La société est fille de la peur avant que de la faim. » Je me dis : c’est fini, il voulait en arriver là. Mais voici qu’après un bref silence, il reprend : « Le matin, l’homme est volontiers anarchiste ; quand vient la nuit, il aime les lois … ».

Nous voilà tous Caïn le soir et Abel le matin ! Sans doute faut-il s’en réjouir, car cela nous aide sûrement à aimer notre prochain comme nous-mêmes, ainsi que nous le prescrit la Bible. Mais nous allons voir en conclusion que ce n’est pas si simple.

Selon Alain, « Le matin, l’homme est volontiers anarchiste ; quand vient la nuit, il aime les lois. »
Nous voilà tous Caïn le soir et Abel le matin !

Conclusion

Le verset 18 du chapitre XIX du Lévitique énonce : « … tu aimeras ton prochain comme toi-même… » Apparemment, tout est dit. Mais lisons le verset précédent : « Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur … ». Pourquoi « dans ton cœur » ? Parce que de toute façon tu le haïras, que tu sois aîné ou que tu sois cadet. Le remède, c’est de ne pas nourrir ta rancœur en toi-même, mais de l’exprimer ouvertement.

La suite du verset dit en effet : « … tu feras tes reproches à ton prochain, et cela ne te sera pas tenu comme une faute. » Le remède à l’inévitable antagonisme est par conséquent le dialogue, fatalement hostile au départ, mais c’est la condition nécessaire à une cohabitation pacifique. La suite, c’est-à-dire le début du verset 19, décrit la conséquence de cette ferme explication : « Tu ne garderas ni vengeance ni rancune à ton entourage, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même, Je suis l’Éternel. ».

Ces derniers mots viennent confirmer que l’attente du Créateur à l’égard de ses créatures est qu’elles se conforment à l’idéal de bienveillance qui est Son attribut dominant.

Le verset suivant n’est pas moins instructif. Il dispose entre autres qu’il ne faut pas porter de vêtement tissé de lin et de laine. Or, le lin est une céréale, produite par l’agriculteur, tandis que la laine pousse sur les moutons, produits du berger. Nous sommes ainsi mis en garde contre la tentation de remplacer le dialogue de sujet à sujet par un rapport de production.
Le temps de la paix universelle n’adviendra donc que lorsque sédentaires et nomades cohabiteront sans violence, et sans renoncer à leurs identités respectives.

Bibliographie sélective de Claude Riveline
Petit traité pour expliquer le judaïsme aux non-juifs (Torah et Société, 1998). L’amour dans la tradition juive (Torah et Société, 2000). Le corps en question. Réflexion sur les rituels juifs (Torah et Société, 2002). La laïcité dépassée. Commentaires sur Kohelet (Torah et Société, 2005).
De nombreuses contributions sur Akadem.

A propos de mikhtav

La revue Mikhtav Hadash est éditée par la Communauté Juive Massorti de Paris (CJMP) Adath Shalom.

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